La violence utilisée comme une arme de guerre spectaculaire contre les Gilets jaunes

Publié le

Par Gabriel Rockhill, pour Counterpunch le 22 mars 2019

Dessin de Nathaniel St. Clair

Dessin de Nathaniel St. Clair

La violence est une arme spectaculaire utilisée par la classe dirigeante pour discréditer les mouvements populaires et justifier leur répression. Spectaculaire en ce sens qu’elle représente un outil politique formidable pour gouverner les masses et les maintenir à leur place. Pour ce faire, l'arme de la violence est spectaculaire dans un deuxième sens: elle organise une mise en scène soigneusement orchestrée qui tend à rendre la violence de la classe dirigeante invisible, tout en transformant les actes de résistance en de prodigieux spectacles de violence criminelle.

C’est ainsi que les grands médias présentent actuellement l’acte XVIII des Gilets jaunes:

Au moment précis où le gouvernement achevait sa consultation démocratique du peuple via le grand débat d’Emmanuel Macron, les Gilets jaunes auraient fait montre d’une violence démesurée, qui doit maintenant être réprimée dans les termes les plus forts possibles. Le président du Comité des Champs-Elysées, Jean-Noël Reinhardt, a déclaré dans une interview, face aux microphones de la plupart des principaux organes de presse, que le mouvement n'était plus celui des Gilets jaunes, mais plutôt celui des gilets noirs qui manifestent simplement leur haine et leur volonté de détruire. En proclamant que cette situation ne peut perdurer en raison de son impact sur l'activité commerciale et touristique, tout en salissant le renom mondial des Champs-Élysées, cette déclaration s'inscrit dans la droite ligne de celle du Premier ministre, Édouard Philippe : de nouvelles mesures seront prises pour interdire les manifestations dans certains lieux et autoriser une répression encore plus agressive de la part de la police.

En ce moment où l’on met en évidence à grand battage les dommages causés aux biens privés des industries du commerce et du luxe, dommages qui sont présentés comme la quintessence de la violence, il est à noter que le secrétaire général du syndicat de la police UNSA, Philippe Capon, a expliqué publiquement que la police avait reçu l'ordre de ne pas intervenir samedi, le choix explicite étant de laisser casser un certain nombre de choses. Le moment ne pouvait être mieux choisi, car le gouvernement était dans une impasse. Malgré les quelques concessions dérisoires octroyées en décembre, malgré les discours et la théâtralisation du grand débat, les Gilets jaunes ne sont pas rentrés chez eux et ont survécu à la fois à l'hiver et aux formes extrêmes de la violence répressive de l'État déclenchée contre eux.

Cette dramatisation de la violence a donc deux objectifs. Avant tout, elle dissimule la violence structurelle du capitalisme et de l'oligarchie ploutocratique, qui sont les sources principales des soulèvements actuels. Les conditions de vie des masses sont de plus en plus inacceptables et le système traditionnel de partis politiques et de syndicats dysfonctionne. L'une des pancartes tenues par les manifestants exprime  le cœur du problème : La violence c'est la pauvreté. Plutôt que de prendre au sérieux le caractère omniprésent et quotidien de cette violence-là, qui est la violence de l'inégalité capitaliste, la violence spectaculaire est organisée précisément pour distraire de la dégradation quotidienne de la vie sous le régime capitaliste. Il s’agirait d’une interruption temporaire et inquiétante du statu quo, qui doit être éradiquée. La violence” serait de brûler une banque plutôt que celle de la fonder, c’est à dire plus généralement la violence du système bancaire dans son rôle quotidien de sécurisation de l’hégémonie pour la classe dirigeante mondiale.

En second, le spectacle de violence orchestré par l’État et les médias de masse a pour fonction de coller la lettre rouge V pour Violence au mouvement des Gilets jaunes, afin de le criminaliser et de justifier à la fois sa répression brutale. Il y a eu de nombreux cas où la police a été filmée en train d’endommager des biens, afin de faire porter le blâme aux manifestants, et de nombreux agents ont été photographiés et filmés avec des marteaux, vraisemblablement à cette fin. Un membre au moins de la police anti-émeute s'est prononcé ouvertement contre les violences infligées à des manifestants non violents, violences encouragées par le ministre de l'Intérieur, ainsi que contre les efforts visant à fomenter des violences lors des manifestations.

Les élites gouvernantes en France n'ont pas totalement réussi dans cet aspect de leur campagne de propagande, puisque même des institutions libérales telles que les Nations unies, le Conseil européen, le Parlement européen et Amnesty International ont percé à jour leurs efforts pour rendre invisible la violence de l'Etat, ou tout au moins pour la justifier. La Commissaire aux droits de l'homme du Conseil de l'Europe, Dunja Mijatović, a présenté le 26 février un mémorandum qui fait le bilan de certaines des violences, tout en critiquant le manque de précision et de rigueur dans les statistiques de l'État et des médias : Ministère de l'Intérieur : 12,122 projectiles LBD, 1,428 grenades lacrymogènes et 4,942 grenades de désencerclement ont été tirées ou lancées entre le début du mouvement des Gilets jaunes et le 4 février 2019. D'après les calculs d'un journaliste indépendant cité dans le rapport, il y a eu 38 blessures aux membres supérieurs dont 5 mains arrachées, 52 blessures aux membres inférieurs, 3 blessures aux organes génitaux et 189 blessures à la tête dont 20 personnes qui ont perdu un œil. Des infirmiers et des journalistes ont régulièrement été attaqués, de nombreuses agressions brutales ont été menées et un nombre record de manifestants ont été emprisonnés.

Néanmoins, des secteurs importants de l'État, les médias et la caste des experts ont tout fait pour dissimuler ce déploiement systématique de la violence de l'État contre des manifestants, des membres des équipes médicales, des journalistes et des passants non violents. Emmanuel Macron a résumé l'essence même de l'idéologie libérale vis-à-vis de l'État en proclamant catégoriquement qu'il est impossible de parler de répression ou de violences policières en France aujourd'hui, car ces propos sont inacceptables dans un État de droit.À proprement parler, il n’existerait pas de violence d’État, car l’État s’oppose à la violence, donc cette dernière ne peut provenir que de forces sauvages et anarchiques extérieures à lui.

Nous voyons ici avec évidence le double objectif de cette dramatisation de la violence. D'une part, l'État cherche à dissimuler l’exploitation spectaculaire qu’il pratique par le biais du régime capitaliste et la répression tout aussi spectaculaire qu’il exerce à l’égard de toute résistance. D'autre part, en incitant à une violence spectaculaire dans les manifestations, ou en la créant, il cherche à les discréditer et simultanément à utiliser cette violence spectaculaire afin de masquer l’aggravation de l’exploitation et de la répression. Ce sont les deux principaux aspects de la violence spectaculaire qui se déroule actuellement en France.

Il est impératif d’appréhender cette tactique pour ce qu’elle est, et de rechercher de nouvelles stratégies pour lutter contre ses effets extrêmement pernicieux. Sinon, nous risquons de succomber à l'inversion idéologique diagnostiquée avec tant de précision par Malcolm X dans une conférence donnée le 13 décembre 1964, au cours de laquelle il expliquait que la presse est si puissante dans son rôle de créateur d'image qu'elle peut faire prendre le criminel pour la victime et faire en sorte que la victime ressemble à un criminel.

Gabriel Rockhill est un philosophe et critique culturel franco-américain. Il est professeur associé de philosophie à l'Université de Villanova et directeur fondateur de l'Atelier de Théorie Critique à la Sorbonne. Parmi ses livres: Counter-History of the Present: Untimely Interrogations into Globalization, Technology, Democracy (Contre-histoire du présent: interrogations inopportunes sur la mondialisation, la technologie, la démocratie) (2017), Interventions in Contemporary Thought: History, Politics, Aesthetics (Interventions dans la pensée contemporaine: Histoire, politique, esthétique) (2016), Radical History & the Politics of Art (Histoire radicale et la politique de l'art) (2014) et Logique de l’histoire: Pour une analytique des pratiques philosophiques (Paris, Editions Hermann, 2010). En plus de son travail académique, il a activement participé à des activités extra-académiques dans les domaines de l'art et du militantisme, ainsi qu'à contribuer régulièrement au débat intellectuel public. Pour le suivre sur Twitter: @GabrielRockhill

Lien de la version en anglais:

https://www.counterpunch.org/2019/03/22/spectacular-violence-as-a-weapon-of-war-against-the-yellow-vests/

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