Une histoire des massacres indonésiens, 1965-1966

Publié le

Par Gregory Elich pour Counterpunch le 27 fevrier 2019 
Livre: The Killing Season : A History of the Indonesian Massacres, 1965-66  (Le temps des meurtres: Histoire des massacres indonésiens, 1965-1966), de Geoffrey B. Robinson, édité par Princeton University Press en 2018.

 

La couverture du livre "The Killing Season : A History of the Indonesian Massacres, 1965-66"

La couverture du livre "The Killing Season : A History of the Indonesian Massacres, 1965-66"

Un demi-million de personnes ont été tuées, plus d'un million ont été emprisonnées et torturées. La tragédie qui a frappé l'Indonésie en 1965 est l'un des moments les plus dramatiques de l'histoire du XXe siècle. C'est aussi l'un des plus ignorés. Plus d’un demi-siècle après, le nouveau livre de Geoffrey B. Robinson est la première histoire complète à paraître en anglais.
En 1965, le président indonésien Sukarno présidait un gouvernement de coalition comprenant le Parti communiste indonésien (PKI), le plus grand parti communiste en dehors du bloc socialiste. Sukarno et le PKI étaient en butte à l’hostilité de puissantes forces nationales comprenant l'armée, le Conseil des érudits islamiques et le Parti nationaliste indonésien de droite. Sukarno faisait face également à l’opposition des États-Unis et du Royaume-Uni. Les États-Unis, en particulier, essayaient depuis longtemps de mettre à bas le gouvernement de Sukarno et la CIA menait des opérations secrètes pour fournir des fonds et des armes aux groupes d'opposition.
Le 1er octobre 1965, des officiers subalternes de l'armée indonésienne enlevèrent puis tuèrent six généraux et un lieutenant, dans le but de mettre un terme à un coup d'État militaire soutenu par la CIA. L'armée indonésienne riposta en lançant une puissante campagne de propagande accusant le PKI de ces meurtres. Puis elle déclencha une campagne de massacres de masse, dans le but d’anéantir le PKI et ses organisations affiliées, y compris les organisations de femmes, de jeunes, de paysans et de travailleurs. Au cours des mois qui suivirent, l'armée prit le pouvoir, sous le commandement du général de division Suharto, écartant tout d'abord le président Sukarno, puis le destituant.
Certains éléments de l'armée avaient depuis longtemps formé le projet de combattre la gauche et de prendre le contrôle du pays ; ils n'attendaient que le moment propice. Robinson écrit: «Nous savons, de bonne source, d'après des documents déclassifiés, que jusqu'en 1965, le gouvernement américain a encouragé des éléments de l'armée indonésienne à prendre des mesures énergiques contre le PKI et Sukarno.» Pour les Américains, Suharto et les généraux anticommunistes étaient considérés comme des amis fiables.
L'hostilité occidentale vis-à-vis de Sukarno et du PKI découlait de la conviction «que le virage à gauche de Sukarno représentait une menace directe pour les investissements privés, en particulier dans les domaines du pétrole et du caoutchouc». Au début de 1965, les syndicats indonésiens demandaient l’expropriation des possessions américaines et britanniques, y compris les installations pétrolières et les plantations. En outre, «les États-Unis et leurs alliés étaient soucieux d’assurer la pleine intégration de l’Indonésie dans l’ordre libéral, politiquement et économiquement, qu’ils dominaient et d’empêcher le succès d’une expérience économique nationaliste ou de gauche qui pourrait saper l’hégémonie occidentale.»
Dans les années précédant 1965, les États-Unis avaient commencé à augmenter l'aide qu'ils envoyaient à l'armée indonésienne. Selon un mémorandum des chefs d’état-major américains, «l’armée indonésienne est la seule force non communiste en Indonésie à pouvoir entraver la marche du PKI vers la domination du pays. Si l’armée recevait quelques encouragements, sous forme d’une aide américaine, Nasution, le chef d’état-major de l’armée indonésienne, pourrait réaliser son "projet" de contrôle des communistes.»

 

Suharto et Kennedy en 1963

Suharto et Kennedy en 1963

En 1965, environ 2800 officiers indonésiens avaient suivi une formation militaire aux États-Unis. Selon un rapport du Conseil national de sécurité de la Maison-Blanche, le programme de formation "renforçait la détermination des éléments non communistes et anticommunistes en Indonésie à contrer l'influence communiste". Le programme dans son ensemble avait pour but de former idéologiquement les officiers, en espérant que cela servirait les objectifs politiques américains.
Une grande partie du travail préparatoire à cet endoctrinement politique anticommuniste avait déjà eu lieu lors de l’occupation de l’Indonésie par le Japon impérial au cours de la Seconde Guerre mondiale. Pendant la Seconde Guerre mondiale, «le gros des officiers de l'armée indonésienne de la fin de 1945 à la fin des années 70», y compris le général Suharto, qui menait la campagne d’élimination du PKI, étaient membres des Défenseurs de la Patrie, un mouvement militaire qui soutenait l'occupation japonaise.
D’après Robinson, «les violences de 1965-1966 – leurs différents modes d’exécution – ne peuvent être correctement appréhendées si l’on ne reconnaît pas le rôle essentiel de l'armée dans l’incitation, la facilitation et l'organisation de celles-ci.» L’armée sut exploiter les mésententes au sein de l’alliance improbable de Sukarno. Il y avait peu d’affinités entre le PKI et les syndicats, d’une part, et entre les organisations nationalistes et islamiques d’autre part, ces deux dernières ayant le plus souvent des opinions politiques réactionnaires.
«L’idée de tuer des membres du PKI et de la gauche n’est pas apparue spontanément», fait remarquer Robinson. «Au contraire, elle a été encouragée et facilitée par l'armée, grâce à un discours destiné à créer une atmosphère d'hostilité et de peur dans laquelle le meurtre de personnes liées au PKI apparaissait non seulement comme moralement justifiable, mais aussi comme un devoir patriotique et religieux. Ce discours s'est rapidement propagé dans l'archipel, en partie par le biais des journaux et des chaînes de télévision contrôlés par l'armée, mais également à travers la radio, et dans d'innombrables rassemblements de masse, manifestations, cérémonies, déclarations, sermons et meetings. Dans l'hystérie anticommuniste qui en a résulté, les conflits latents concernant la politique, la religion, la culture et la terre ont été facilement exacerbés.»
La gauche n’était pas la seule cible. Dans certains cas, des nationalistes ont massacré des Chinois, uniquement par xénophobie.

 

Des centaines de milliers d'Indonésiens ont été tués au cours d'un règne de terreur qui a duré quatre mois après le coup d'État de 1965 soutenu par l'Occident.

Des centaines de milliers d'Indonésiens ont été tués au cours d'un règne de terreur qui a duré quatre mois après le coup d'État de 1965 soutenu par l'Occident.

L’inquiétude grandissait en effet à Washington et à Londres à cause des relations chaleureuses entre l’Indonésie et la Chine. Alors que les États-Unis faisaient la guerre au Vietnam, ils étaient extrêmement sensibles à tout signe de perte d'influence dans un pays aussi riche en ressources que l'Indonésie. Washington ne considérait les affaires intérieures indonésiennes que dans l'optique de la guerre froide, selon laquelle toute nation du tiers monde entretenant des relations normales avec la Chine ou l'Union soviétique était vue comme une menace potentielle. «Dans la plus grande partie du monde à cette époque, la guerre froide était franchement chaude et impliquait une intensification de l'utilisation des forces paramilitaires, de la pratique de la torture et des exécutions extrajudiciaires», écrit Robinson. «C’était particulièrement vrai en Asie, où les manœuvres et les interventions armées de la guerre froide, dissimulées et ouvertes, ont contribué à des conflits sanglants et prolongés en Birmanie, au Cambodge, en Chine, en Corée, au Laos, en Malaisie, aux Philippines et au Vietnam.» On pourrait ajouter la Thaïlande à cette liste.
En 1965 la situation atteignit un point critique. Un mémorandum du Département d'État américain conseilla au président Lyndon Johnson d’informer le Premier ministre britannique Harold Wilson que «les États-Unis et la Grande-Bretagne devaient être prêts à engager une bataille militaire totale» contre l'Indonésie. «Les intérêts des États-Unis et de Sukarno sont opposés sur presque tous les plans», avertissait un mémorandum de la CIA. Le directeur de la CIA, William Raborn, déclara au président Johnson que «l'Indonésie était bien engagée dans une voie qui en ferait un pays communiste dans un avenir assez proche, à moins que la tendance ne s'inverse.»
Sans s’embarrasser de subtilités, des responsables américains et britanniques contactèrent des généraux anticommunistes de l'armée indonésienne et leur firent comprendre qu'ils «avaient toute latitude pour agir contre le PKI». Ces assurances trouvèrent un public réceptif au sein du haut commandement de l'armée indonésienne, comme le fit savoir avec satisfaction à Washington l’Ambassade des Etats-Unis à Jakarta. Grâce à des contacts au sein de l'armée indonésienne les responsables américains furent informés que des "plans spécifiques" en vue d'un coup d'État étaient en cours d'élaboration.
Encouragés par l'évolution de la situation, les États-Unis envoyèrent secrètement un soutien financier aux principaux généraux indonésiens. Les Américains savaient ce qu'ils achetaient. Lors d’une réunion avec le conseiller américain George Benson, le général de l’armée indonésienne, Yani, déclara: "Nous avons les armes et nous les avons tenues à l’abri des communistes. En cas d’affrontement, nous les anéantirons."
En mars 1965, le Conseil national de sécurité des États-Unis approuva un plan opérationnel destiné à susciter des sentiments d'animosité dans la population indonésienne à l'égard du PKI. Le plan prévoyait «des liaisons secrètes avec les groupes anticommunistes existants et leurs soutiens», ainsi que «des envois de lettres noires, des campagnes médiatiques, y compris éventuellement la création d’une radio noire, et une action politique au sein des institutions et des organisations indonésiennes existantes.» Les lettres noires sont des documents falsifiés, faussement attribués à une personne ou à une organisation ciblée dans le but d'influencer l'opinion publique.
Une opération suggérée par l'ambassade des États-Unis à Jakarta consistait à diffuser dans les médias indonésiens des articles associant la Chine à l'enlèvement et à l'assassinat des généraux le 1er octobre. "Nous devons affirmer que les Chinetoques essayaient de prendre le contrôle et de mettre fin à l'indépendance de l'Indonésie, avec l’aide du PKI et d’autres éléments à leur botte", recommanda l'Ambassade. Comme le fait remarquer Robinson, ce qui est frappant dans leur tentative d'établir ce lien, «c'est que les responsables américains eux-mêmes doutaient de la véracité de leur affirmation quant au rôle de la Chine, et manquaient même des preuves les plus élémentaires pour l’étayer.» Pour le dire clairement, les Américains mentaient délibérément pour attiser la haine envers le PKI.
Une fois le prétexte trouvé, l'armée organisa rapidement, entraîna et arma les membres des partis politiques de droite et des organisations religieuses, des milices et des groupes d'autodéfense, et leur fournit un soutien logistique. Ce soutien comprenait des camions et d’autres véhicules utilisés pour transporter les escadrons de la mort alors qu’ils se déployaient dans les villes et les villages. Robinson écrit: «Des récits provenant de pratiquement toutes les régions du pays décrivent le transport de suspects, ligotés et attachés, dans des véhicules de type militaire.»
"J'avais l'autorisation de tuer des personnes impliquées dans le PKI", se souvenait un milicien. Avec un pistolet fourni par l'armée, "j'ai organisé des opérations pour trouver des sympathisants et des dirigeants du PKI à Yogyakarta presque tous les jours, de 1965 à mi-1966". Selon un membre des commandos de la mort, dans le nord de Sumatra, "nous avons exterminé les communistes pendant trois mois, jour et nuit". L’armée fournissait régulièrement aux escadrons de la mort des listes de personnes qu’ils avaient ordre de tuer ou d’arrêter.
L’Armée créa KAP-Gestapu, une organisation chargée de coordonner l’activité des différents groupes participant à la boucherie. KAP-Gestapu pour "Komando Aksi Pengganyangan Gerakan Septembre Tiga Puluh", ou "Commandement de l'Action pour écraser le Mouvement du 30 septembre". Le petit groupe qui avait enlevé et tué les généraux indonésiens le 1er octobre 1965 portait le nom de Mouvement du 30 septembre, mais l'armée affirmait que toute la gauche en était responsable.
KAP-Gestapu réunissait plusieurs organisations violemment anticommunistes, telles que celles affiliées au Conseil des érudits islamiques, à la Ligue des défenseurs de la Liberté indonésienne et au Parti catholique, entre autres. Sans surprise, les États-Unis ont rapidement apporté un soutien financier secret à KAP-Gestapu.
Les milices de droite étaient particulièrement actives dans le rôle qui leur était assigné. «C’est vers ces groupes et leurs dirigeants que l’Armée de terre s’est tournée pour identifier et localiser les dirigeants et les membres locaux du PKI; ce sont eux qui ont cerné de nuit les maisons des présumés gauchistes , exigé avec colère leur arrestation, détruit leurs biens et incendié leurs maisons. Et ce sont eux qui ont constitué les escadrons qui ont traqué et détenu les présumés gauchistes, les ont emmenés sur des sites de détention et ont participé à leur exécution.» Selon un télégramme de l’Ambassade américaine, rien que dans la région de Soho, «l’Armée entraînait et équipait environ 24 000 jeunes musulmans pour qu'ils combattent les communistes.» Impossible de savoir le nombre  de personnes participant à ces actions dans tout le pays. Selon Robinson, « à de rares exceptions près, ces groupes de miliciens et escadrons de la mort ont opéré sous la direction et le contrôle de l’Armée. »
Le journaliste John Hughes fait remarquer que l’Armée jouait parfois un rôle plus direct, comme à Java, où «l'armée et la police se sont jointes aux autorités civiles et se sont assurées que les bonnes personnes soient exécutées. Les gens étaient… arrêtés et généralement abattus par les soldats.» En d'autres occasions, les villageois étaient chargés de tuer les communistes locaux. «C’est ainsi qu’ont eu lieu des exécutions communautaires au cours desquelles le village regroupait les communistes, les assommaient ou les frappaient à coups de couteau.»
«Les suspects étaient souvent rassemblés la nuit, rapporte Robinson, parfois sur la base de listes préparées par des enquêteurs de l'armée, des organisations anticommunistes ou des ambassades étrangères alliées.» Les victimes étaient «alors ligotées, on leur bandait les yeux et on les amenait en camions sur les lieux de l’exécution. Là, le plus souvent, elles étaient obligées de s’aligner devant de grandes fosses, sur le bord d’une rivière ou en haut d’un ravin. Ensuite, elles étaient fusillées, assommées ou lardées de coups de poignards, et leurs corps tombaient dans les fosses, dans un ravin ou la rivière proche.»
Un officier de police du Timor occidental raconte: «Les prisonniers recevaient l'ordre de creuser leurs propres tombes au cours de la journée. La fusillade avait généralement lieu la nuit. Avant d'être conduits sur le lieu d'exécution, ils étaient battus sauvagement, puis on leur liait les mains et ils recevaient l'ordre de monter dans un camion. Une fois arrivés sur le lieu d'exécution, on leur bandait les yeux et on leur ordonnait de se tenir dos tourné à la tombe, face au peloton d'exécution. Ensuite, ils étaient abattus. Ceux qui étaient encore en vie après la fusillade étaient terminés à la baïonnette. Puis on les poussait dans la fosse. Les membres des pelotons d'exécution avaient des quotas. Il y avait un quota pour l'armée et un pour la police.»

 

Un soldat tue un communiste à la baïonnette pendant que d'autres attendent la mort

Un soldat tue un communiste à la baïonnette pendant que d'autres attendent la mort

La brutalité était monnaie courante. Un membre de l'escadron de la mort du nord de Sumatra a raconté en détail comment son groupe tuait les prisonniers: «Nous enfoncions des bâtons dans leur anus jusqu'à ce qu’ils meurent… Nous leur brisions le cou avec des gourdins en bois. Nous les pendions. Nous les étranglions avec du fil de fer. Nous leur coupions la tête. Nous les écrasions avec nos voitures. Nous étions autorisés à le faire.»
Les corps étaient souvent jetés dans les rivières. Un témoin déclara: «En général, les cadavres n'étaient plus reconnaissables en tant qu’êtres humains. Sans tête. Le ventre ouvert. L'odeur était incroyable. Pour s’assurer qu’ils ne coulent pas, les corps étaient attachés à des tiges de bambou ou empalés.» 
De nombreuses femmes arrêtées ont connu une fin cauchemardesque. Un couple, marié depuis seulement trente-cinq jours, a été assassiné à Java oriental. La femme, qui était militante dans un groupe de femmes, «a été violée à plusieurs reprises puis son corps a été fendu de la poitrine à la vulve.» Selon un article cité par Robinson, «dans de nombreux cas, on tuait les femmes en enfonçant de longs poignards dans leur vagin jusqu'à ce que leur estomac soit transpercé. Leurs têtes et leurs seins étaient coupés et suspendus dans les postes de garde le long de la route.»
Le même récit se poursuit: «Les pénis des hommes étaient coupés et également suspendus dans les postes de garde. Les têtes des membres de Pemuda Rakyat furent coupées et piquées sur des pieux de bambou le long de la route ou suspendues à des arbres.»
Ceux qui n’étaient pas exécutés ont été confrontés à une autre forme de terreur. «La torture a pris diverses formes, écrit Robinson, notamment des passages à tabac violents avec des bâtons, des câbles électriques et d'autres instruments; orteils ou pieds broyés sous les pieds de tables ou de chaises; doigts brisés et ongles arrachés; décharges électriques; brûlures avec des cigarettes ou du caoutchouc fondu. Certains détenus étaient forcés de regarder ou d'écouter d'autres prisonniers, y compris leurs enfants ou leur conjoint, en train d'être torturés.» Des violences sexuelles étaient souvent infligées au mari et à la femme.»
Lorsque les massacres de masse se sont arrêtés, un demi-million de personnes étaient mortes. Les dirigeants occidentaux et les principaux médias n’ont pas caché leur joie.
Le sous-secrétaire d'Etat américain George Ball déclara que «la situation en Indonésie évolue de manière encourageante ... Si cela continue et que le PKI est nettoyé... une nouvelle ère s’ouvrira pour nous en Indonésie.» Selon l'ambassadeur américain Marshall Green, «Nulle part dans le monde ces dernières années, l’effondrement de l’influence communiste / chinetoque n’a été plus dramatique qu'en Indonésie.» Le 20 octobre 1965, Green câbla au Département d'État, à un moment où la répression était bien avancée, que l'armée «travaillait dur pour détruire le PKI et, pour ma part, j’ai de plus en plus de respect pour sa détermination et son organisation dans l’exécution de cette mission cruciale.» L’Ambassade américaine à Jakarta annonça une semaine plus tard que «l’armée avait fait mieux que prévu», ajoutant que les membres de l’Ambassade estimaient que l’état-major de l’Armée était déterminé à «mener à bien un grand nettoyage des communistes et de leurs alliés.»
En novembre, l’Ambassade des États-Unis signalait des «meurtres à grande échelle», et le chef de mission adjoint écrivit qu'il avait «clairement expliqué» à un officier indonésien de haut rang «que l’Ambassade et le gouvernement américain voyaient favorablement et avec admiration ce que faisait l'armée.»
Le magazine Time en rajouta, dans un article intitulé Un rayon de lumière en Asie, qualifiant l’élimination du PKI comme «la meilleure nouvelle venue d’Asie, depuis des années, pour l’Occident.»

 

Eloge du général Suharto par le magazine Time (1966)

Eloge du général Suharto par le magazine Time (1966)

Robinson écrit que lorsque la fureur meurtrière commença à s'accélérer, «si les autorités américaines avaient une inquiétude à ce stade, c’était que leurs amis indonésiens ne réagissent pas assez vite et avec suffisamment de force contre le PKI et Sukarno.» L’auteur cite un memorandum américain, daté d’octobre 1965, soulignant la nécessité pour l’armée d’agir vite. Le «danger, s’inquiétait la CIA, est que l'armée ne décide de poursuivre que les personnes indirectement impliquées dans le meurtre des généraux et permette à Sukarno de récupérer une grande partie de son pouvoir.»
L’un des aspects du soutien occidental consistait à encourager une couverture médiatique favorable aux actions de l’Armée. Comme l'expliquait un télégramme du gouvernement britannique à son Ambassade à Canberra: «Nous fournissons des informations générales à la presse dans le but notamment de susciter le plus possible de commentaires favorables, en particulier dans les pays non alignés. Et nous essayons de faire passer l’information dans les journaux lus en Indonésie, par exemple Straits Times.» Le télégramme demandait à l’Ambassade d’inciter les autorités australiennes et néo-zélandaises à coopérer dans cet effort de propagande. La demande reçut une réponse favorable et un télégramme de l’Ambassade d'Australie assura Canberra que «nous sommes maintenant en mesure d'influencer le contenu des éditoriaux dans pratiquement tous les grands journaux métropolitains.»
Les États-Unis fournirent une aide plus directe à l'armée sous forme de biens matériels, tels que le riz, ce qui «était considéré comme essentiel pour aider l'armée à consolider sa position politique». La position de Washington était que l'armée devait distribuer le riz elle-même «afin de marquer des points.»
Les États-Unis et leurs alliés ont également «commencé à fournir à l'armée un soutien clandestin et logistique, sous la forme de matériel de communication portable, de fournitures médicales et éventuellement d'armes et de munitions.»
Un câble envoyé le 4 novembre 1965 par l’Ambassade des États-Unis à Jakarta déclarait: «L’armée fait un travail de premier ordre en matière de lutte contre les communistes». L’ambassade plaidait pour une réponse "favorable" à une demande de fournitures médicales par l’armée. Plus tard, un autre câble  indiquait qu'un contact anonyme dans l'armée «avait déclaré que des quantités de vitamines étaient particulièrement nécessaires pour garder les soldats… aussi forts que possible.» Robinson se demande si le terme "vitamines" était un nom de code pour désigner des armes, étant donné le style insolite du câble, et le fait que la demande nécessitait une autorisation de la Maison Blanche. Le Conseil de sécurité nationale chargé de superviser les opérations secrètes donna rapidement son aval. L’Ambassade des États-Unis à Jakarta transmit à Washington un câble, exprimant sa grande reconnaissance pour «l’autorisation de fourniture de médicaments par Washington. Je pense que c’est un bon investissement, défendable à tout point de vue, et qui donnera à terme des dividendes.»
Une autre préoccupation à Washington était que l'armée puisse négliger certains communistes. Pendant quelques mois, l’Ambassade des États-Unis remit à l’armée des listes comprenant jusqu’à 5000 noms de communistes, en biffant le nom de ceux qui avaient été tués ou emprisonnés.
Les États-Unis et le Royaume-Uni ne souhaitaient pas seulement se débarrasser du PKI; ils détestaient le président indonésien Sukarno pour son indépendance et son rôle de premier plan dans le mouvement des non-alignés. Les gouvernements occidentaux voulaient chasser Sukarno du pouvoir «et réorienter l'économie indonésienne vers un marché libre qu'ils domineraient et qui profiterait aux capitaux étrangers. L’adoption d’un programme d’aide plus important restait subordonnée à la volonté de l’armée de répondre à cette attente.» Comme le dit un câble du département d’Etat, l’aide «pourrait permettre de renforcer les dirigeants non communistes actuels et ainsi servir les intérêts du monde libre». Un "monde libre", on ne peut s'empêcher de le penser, qui encouragea la transformation de l'Indonésie à coups de massacres, de tortures, de répression, en faveur d'une économie dévolue au profit d’entreprises étrangères. Mais pour le capital, c'était un monde libre.
Une fois que Sukarno fut évincé du pouvoir en 1966 et remplacé par Suharto, l'aide financière et matérielle fournie par les États-Unis et le Royaume-Uni à l'Indonésie circula librement. Le soutien occidental permit de maintenir Suharto et son gouvernement au pouvoir pendant plus de trois décennies.
D’un point de vue occidental traditionnel, il s’agissait d’une réussite, mais mieux valait ne pas aller y voir de trop près. L’important était le résultat: l’Indonésie rejoignait le monde du marché libre et le caractère sacré des bénéfices des sociétés occidentales était reconnu.
Ce n’est pas un hasard si ce massacre de masse reste pratiquement inconnu en Occident. Les dirigeants politiques et les principaux médias nous disent quels sont les droits de l’homme à prendre en compte et ceux qui n’ont pas d’intérêt. Dans l’ensemble du spectre politique, les gens ont tendance à laisser les médias traditionnels déterminer les reportages auxquels il faut s'intéresser et ceux qu’il faut ignorer. Ce n’est pas seulement la manière dont les médias racontent l’histoire qui peut influencer l’opinion publique, mais aussi quelles histoires ils choisissent de raconter.
Nous n'entendons parler de violations des droits de l'homme, qu’elles soient réelles, exagérées ou artificielles, que lorsqu'elles présentent une utilité politique pour les intérêts géopolitiques occidentaux. L’histoire indonésienne n’a aucun intérêt, car les droits de l’homme y ont été piétinés au service d’objectifs occidentaux. Et nous n'avons pas besoin de nous intéresser aux victimes, car aucun média traditionnel ne nous a prié de le faire.
Geoffrey Robinson souligne que l’un de ses principaux objectifs en rédigeant ce livre était de «troubler un silence déroutant». J’attendais depuis de nombreuses années la parution d’un tel livre qui, je l’espère, contribuera à ébranler l’amnésie historique de l’Occident.
Robinson a accompli un travail extraordinaire qui rend pleinement justice à une histoire trop négligée. Basé sur d’intenses recherches, bourré d’informations passionnantes et révélatrices, The Killing Season est  savant, bien documenté et absolument captivant. Dès que j'ai fini de lire ce livre, j'ai voulu m’y replonger.
Gregory Elich est membre associé du Korea Policy Institute et membre du conseil d'administration de l'Institut de recherche Jasenovac. Il est membre du Comité de solidarité pour la démocratie et la paix en Corée, éditorialiste pour Voice of the People et l'un des co-auteurs de Killing Democracy: La CIA et les opérations du Pentagone à l'époque post-soviétique, publié en russe. Il est également membre de la Task Force to Stop THAAD en Corée et Militarism in Asia and the Pacific. Son site Web est https://gregoryelich.org Suivez-le sur Twitter à @GregoryElich
Lien de l'article en anglais:
https://www.counterpunch.org/2019/02/27/a-history-of-the-indonesian-massacres/

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