Les guerres de l'opium aux États-Unis: la Chine, la Birmanie et la CIA

Publié le

Par Jeffrey St. Clair et Alexander Cockburn pour Counterpunch le 1er décembre 2017

Photo de ResoluteSupportMedia

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Vous ne trouverez pas mention de lui sur le mur des héros tombés au siège de la CIA à Langley. Pourtant l’une des premières victimes de l’Agence dans sa guerre secrète contre la Chine de Mao est un certain Jack Killam. C’était un pilote de la compagnie aérienne Civil Air Transport (CAT) appartenant à la CIA, précurseur de la célèbre Air America, qui a occupé une place considérable dans les activités de l’Agence au Vietnam, au Laos et au Cambodge. Le travail de Killam consistait à transporter des armes et des fournitures depuis la base de la CIA à Bangkok, en Thaïlande, jusqu’aux camps de montagne du général Li Mi dans les États Shan de Birmanie. Li Mi, d’origine chinoise, commandait les 10 000 soldats chinois toujours fidèles au généralissime Tchang Kaï-chek, qui avait été chassé du continent chinois par les forces de Mao et qui était maintenant installé à Taiwan.

Sous la direction de la CIA, l’armée de Li Mi préparait une attaque sur la frontière nord de la Birmanie dans la province chinoise du Yunnan. Mais les troupes de Li Mi ne combattaient pas seulement pour la cause de Tchang: elles avaient en outre pris le contrôle des plus grands champs de pavot à opium d’Asie. Les pilotes de la CAT travaillant pour la CIA emportaient les cargaisons d’opium de Li Mi lors de leur vol de retour à destination de Bangkok, et les livraient au général Phao Siyanan, chef de la police secrète thaïlandaise, depuis longtemps un allié de la CIA.

Jack Killam fut assassiné en 1951 quand l'un de ces aller et retour d'armes et de drogues a mal tourné. Son corps fut enterré dans une tombe anonyme par Sherman Joost, chef de la CIA à Bangkok.

L’armée du Kuomintang (KMT) en exil commandée par Li Mi était tout autant une propriété de la CIA que le transport aérien civil. Basée en Birmanie, cette armée était armée par la CIA, nourrie par la CIA et payée par la CIA. Lors d'opérations ultérieures au Laos, au Cambodge et au Vietnam, la CIA l'utilisa comme réserve de main-d'œuvre. Sous ce haut patronage et cette protection, le KMT a pu développer son business de l'opium dans la région d'Asie du Sud-Est connue sous le nom de Triangle d'or.

En conséquence, le KMT est devenu le pivot du commerce asiatique de l'opium. En utilisant l'infrastructure des pistes d'atterrissage discrètes et des avions de la CIA, le KMT a pu exporter sa récolte d'opium des États Shan de Birmanie et des montagnes du Laos vers les grossistes internationaux. Pour sa part, la CIA était plus que ravie de voir les forces du KMT financées par le flux régulier des recettes provenant de l'opium, qui n’étaient pas sujettes aux caprices du Congrès ou des nouveaux arrivants à la Maison Blanche. Au milieu des années 1970, le KMT contrôlait plus de 80% du marché de l'opium dans le Triangle d'or. Cette situation mettait l’Agence de lutte contre la drogue (DEA), nouvellement créée, en conflit avec les seigneurs de la guerre de l’opium alliés à la CIA. Invariablement, la DEA sortait vaincue de ces conflits.

En 1988, une journaliste, Elaine Shannon, interrogea des dizaines d’agents de la DEA pour la publication d’un livre, Desperados, sur le commerce international des stupéfiants. Les agents lui dirent que les trafiquants de drogue d'Asie du Sud-Est et la CIA étaient des "alliés naturels". Shannon écrivit ceci: "Les agents de la DEA qui étaient en poste en Asie du Sud-Est à la fin des années 1970 et en 1980 ont déclaré qu'ils s’apercevaient fréquemment que les passeurs qu'ils traquaient figuraient sur la liste des personnes rémunérées par la CIA."

Dans les années 1970, Nixon, par intérêt politique, soutint davantage la guerre contre la drogue. La CIA dut s'adapter à la nouvelle situation. Plutôt que d’autoriser le KMT à utiliser ses avions pour transporter l’opium, l’Agence acheta 26 tonnes d’opium pour la somme d’un million de dollars et le détruisit. C’était une petite fraction de la production totale du KMT, mais cet achat avait l’avantage de mettre un frein aux critiques des autres agences et aussi de garnir les poches de ses mercenaires avec l’argent des contribuables américains. Au milieu des années 70, la DEA suggéra au gouvernement américain d’acheter la totalité de la récolte d’opium de la Birmanie pour 12 millions de dollars. Cette fois, le Département d'État américain et la CIA intervinrent, soutenant que ce rachat risquait de procurer de l'argent à des "insurrections communistes contre les gouvernements amis de Birmanie et de Thaïlande" et s'opposèrent avec succès au plan. Plus tard, la CIA et le Département d’État invoquèrent la guerre contre la drogue pour faire parvenir encore plus d’armes entre les mains de la dictature militaire birmane. Ces armes furent utilisées pour réprimer l’opposition interne. Quant aux herbicides prétendument destinés aux champs de pavot, ils furent utilisés par la dictature birmane contre leurs opposants dans les zones rurales, sur leurs cultures vivrières. En 1997, la Birmanie était devenue le premier producteur mondial d’opium brut et d’héroïne de qualité supérieure.

Le pavot à opium n'était pas originaire d'Asie du Sud-Est mais avait été introduit par des commerçants arabes au VIIe siècle de notre ère. L’habitude de fumer de l’opium ne s’est pas généralisée avant le XVIIème siècle, époque à laquelle elle a été répandue par les Espagnols et les Néerlandais, qui utilisaient l’opium comme traitement du paludisme. Les Portugais furent les premiers à tirer profit des importations d'opium en Chine provenant des champs de pavot de ses colonies en Inde. Après la bataille de Plassey en 1757, la British East India Company reprit le monopole de l'opium et s’aperçut rapidement que cela représentait une incroyable source de profit. En 1772, le nouveau gouverneur britannique, Warren Hastings, mit aux enchères des concessions pour le commerce de l'opium et encouragea son exportation vers la Chine. Ces exportations généraient déjà 500,000 £ par an malgré les vives objections du gouvernement impérial chinois. Dès 1729, l'empereur chinois Yung Cheng avait publié un décret interdisant de fumer l'opium. Les sanctions pour les récidivistes étaient sévères: beaucoup eurent les lèvres tranchées. En 1789, les Chinois interdirent à la fois l'importation et la culture de l'opium dans le pays, et menacèrent de peine de mort les contrevenants. Cela n’eut guère de résultat.

À l'intérieur de la Chine, ces interdictions poussèrent le commerce de l'opium à la clandestinité, et en firent une cible pour les sociétés secrètes chinoises telles que le puissant Green Circles Gang (Gang des Cercles verts), dont Tchang Kaï-chek devait plus tard émerger. Ces interdictions ne dissuadèrent pas les Britanniques, qui persistèrent à expédier de l'opium à la tonne dans les ports de Canton et de Shanghai, se justifiant ainsi: "Il est évident que les Chinois ne peuvent vivre sans opium, et si nous ne répondons pas à leurs besoins, des étrangers le feront."

Entre 1800 et 1840, les exportations d’opium britannique en Chine passèrent de 350 tonnes à plus de 2000 tonnes par an. En 1839, l'empereur chinois Tao Kwang envoya son commissaire au commerce Lin Tze-su à Canton pour interdire le port aux navires britanniques transportant l’opium. Lin prit sa mission au sérieux, détruisant des tonnes d'opium britannique sur les quais de Canton, ce qui déclencha les Guerres de l'opium de 1839-1842 et de 1856. Au cours de ces campagnes sanglantes, les Britanniques forcèrent la Chine à s'ouvrir au commerce de l'opium, massacrant au passage des centaines de milliers de Chinois. En 1840, il y avait quinze millions d’accros à l'opium en Chine, soit 27% de la population masculine adulte, dont une grande partie de l'armée chinoise. Après la première Guerre de l'opium, dans le cadre du traité de Nankin, la Chine dut verser au gouvernement britannique six millions de livres sterling en compensation de l'opium détruit par Lin à Canton. À tous les égards, Shanghai devint par la suite une colonie occidentale. En 1858, la Chine légalisa officiellement la vente et la consommation d'opium. Les Britanniques augmentèrent leurs exportations d’opium indien vers la Chine. Elles atteignaient 6500 tonnes en 1880, une activité immensément rentable qui assura la prospérité de célèbres maisons de négoce de Hong Kong, comme Jardine ou Matheson.

Dans le même temps, les gangs chinois entreprirent de se substituer aux importations, notamment dans les provinces de Se Tchuan et du Hunan. La main-d'œuvre y était abondante, les pavots faciles à cultiver et le transport bon marché. De plus la culture était trois fois plus rentable que le riz ou le blé. Les Britanniques n'apprécièrent pas cette concurrence locale à leurs productions indiennes. Et, après avoir écrasé la révolte des Boxers en 1900, ils forcèrent le gouvernement chinois à interdire  la production nationale, de sorte que, en 1906, la culture de l'opium avait pris fin dans toute la province du Hunan.

Les gangs chinois déplacèrent alors leurs cultures de l'opium vers le sud, dans les États Shan de Birmanie et en Indochine, s’arrangeant avec l'administration coloniale française, qui détenait le monopole de l'opium qui poussait en Indochine. Les tribus montagnardes d'Indochine et de Birmanie furent chargées de la culture, les gangs s’occupant de la vente et de la distribution.

La campagne de répression menée par le gouvernement chinois eut pour effet d'accroître la demande de produits à base d'opium transformé tels que la morphine et l'héroïne. La morphine avait récemment été introduite sur le continent chinois par des missionnaires chrétiens, qui l’utilisaient pour gagner des convertis et appelaient avec gratitude leur morphine "l’opium de Jésus". La vente d'héroïne et de morphine, dont la production est peu coûteuse, génère une marge bénéficiaire beaucoup plus grande que celle de l'opium, ce qui constituait un réel avantage économique.

Malgré l'indignation croissante de la communauté internationale, le gouvernement britannique continua d’exporter de l'opium en Chine jusque dans les deux premières décennies du XXème siècle. Les défenseurs de ce trafic faisaient valoir que la consommation d'opium était "moins nocive" pour la santé des toxicomanes chinois que la morphine, introduite en Chine, disaient-ils, par des firmes pharmaceutiques allemandes et japonaises. Les magnats de l'opium britanniques produisirent des études scientifiques pour étayer leurs affirmations. Un article des docteurs H. Moissan et F. Browne s’appliqua à démontrer que fumer de l'opium ne produisait "qu'une infime quantité de morphine" et n'était pas plus nocif que fumer du tabac.

Après la fin sanglante de la Guerre de l'opium qui conduisit à l'ouverture totale de la Chine au commerce européen, la ville côtière de Shanghai devint rapidement la capitale commerciale de la Chine et sa ville la plus occidentalisée. Un monopole municipal de l’opium décrété en 1842 permit que des dizaines de fumeries d’opium soient cédées à bail à des marchands britanniques. Cette situation dura jusqu'en 1918, lorsque les Britanniques cédèrent finalement aux pressions du gouvernement de Sun Yat-sen et renoncèrent à leurs baux.

Cette concession ne fit pas grand-chose pour stopper le marché de la drogue de Shanghai, qui tomba dûment entre les mains de sociétés secrètes chinoises telles que le tristement célèbre Green Circles Gang, qui, sous la direction de Tu Yueh-shing, finit par dominer le commerce des stupéfiants à Shanghai pendant les trente années suivantes, ce qui valut au seigneur de la bande le titre de Roi de l'opium. Tu prit goût aux modes de vie des gangsters américains et finit par acheter la limousine d’Al Capone qu’il conduisit fièrement dans les rues de Nankin et de Hong Kong.

Tu était extrêmement doué à la fois comme homme fort et comme entrepreneur. Lorsque les autorités procédèrent à l'une de leurs répressions périodiques contre l'usage de l'opium à Shanghai, Tu réagit en commercialisant en masse des "pilules anti-opium", des comprimés rouges contenant de l'héroïne. Lorsque le gouvernement prit des mesures pour limiter l'importation d'héroïne, Tu en profita pour construire ses propres fabriques d'héroïne. En 1934, la consommation d’héroïne à Shanghai avait dépassé la consommation d’opium et était devenue la forme de consommation de stupéfiants la plus populaire. Les laboratoires de Tu étaient si efficaces et si productifs qu'il se mit à exporter l’héroïne du Green Circles Gang en direction des utilisateurs chinois de San Francisco et de Seattle.

L’ascension de Tu au sommet de la pègre chinoise était étroitement liée à l’ascension au pouvoir du seigneur de guerre nationaliste chinois, le général Tchang Kaï-chek. En effet, les deux hommes étaient membres de ce qu’on appelait la "21e génération" du Green Circles Gang. Ces liens se révélèrent utiles en 1926, lorsque les forces expéditionnaires de Tchang tentèrent de traverser le centre et le nord de la Chine. Lorsque les troupes de Tchang approchèrent de Shanghai, les syndicats et les dirigeants communistes se soulevèrent et organisèrent une série de grèves et de manifestations destinées à faciliter la prise de contrôle de la ville par Tchang. Mais Tchang arrêta sa marche à l’extérieur de Shanghai, et s’entretint avec des représentants des chefs d’entreprise de la ville et du gang de Tu. Ceux-ci demandèrent au Généralissime de maintenir ses forces stationnées en dehors de Shanghai jusqu'à ce que les gangs criminels de la ville, de concert avec les forces de police entretenues par les entreprises étrangères, puissent écraser la gauche.

Quand Tchang entra finalement à Shanghai, il passa sur les corps des ouvriers communistes. Il célébra aussitôt son alliance avec Tu en le nommant général du KMT. Comme le dit en conclusion l'historien chinois Y.C. Wang, la promotion de Tu témoigne du gangstérisme endémique de Tchang Kaï-chek et de son KMT: "Pour la première fois peut-être dans l'histoire chinoise, la pègre a acquis une reconnaissance officielle dans la politique nationale." Le Green Circles Gang devint la force de sécurité intérieure du KMT, connue officiellement sous le nom de Bureau des Statistiques et des Investigations. Cette unité était dirigée par un des acolytes de Tu, Tai Li.

Sous la direction de Tu et Tai Li, les ventes d'opium devinrent rapidement une source majeure de revenus pour le KMT. Durant la même année de 1926, Tchang Kaï-chek légalisa le commerce de l'opium pour une période de douze mois. Les taxes sur le commerce rapportèrent au KMT d'énormes sommes d'argent. A la fin de l’année, Tchang feignit de se plier aux protestations contre la légalisation et créa le Bureau chargé de la Suppression de l’Opium, qui se chargea dûment de fermer tous les concurrents du KMT dans le trafic de la drogue.

En 1933, les Japonais envahirent les provinces du nord de la Chine et conclurent rapidement un accord avec le KMT. Ils achetèrent d'importantes quantités d'opium aux généraux Tu et Tai Li, le transformèrent en héroïne qu’ils distribuèrent aux Chinois dans 2000 pharmacies situées dans le nord de la Chine, assurant leur pouvoir impérial par la dépendance de la population chinoise. Le partenariat en ce qui concerne l’opium entre le général Tu et les occupants japonais bénéficia de la sanction officielle de Tchang Kaï-Chek, selon un rapport récent de l’US Army Intelligence, ajoutant qu’il bénéficiait également du soutien de cinq grandes banques chinoises "pour un montant de 150 millions de dollars". La direction du KMT justifiait cette relation comme une excellente opportunité d'espionnage, les hommes de Tu pouvant se déplacer librement dans les provinces du nord pour leur commerce de l’opium.

En 1937, l’épouse du Généralissime, Madame Tchang, se rendit à Washington, où elle recruta un général de l’armée de l’air américaine, nommé Claire Lee Chennault, pour prendre le contrôle des forces aériennes rudimentaires du KMT, qui étaient alors supervisées par un groupe de pilotes italiens prêtés par Mussolini. Chennault était un Cajun de la Louisiane avec des idées non conventionnelles sur le combat aérien qui avaient été fermement rejetées par les hauts gradés de l'armée, mais son anti-communisme fanatique lui avait valu des amis d'extrême droite au Congrès et dans les milieux du Renseignement américain.

Chennault démissionna de son poste, devint salarié du KMT et s'installa à Nankin, où il travailla aux côtés de Tchang Kaï-Chek et de Tai Li. Pendant près de quatre ans, la toute petite force aérienne de Chennault se fit discrète, abandonnant l’espace aérien de la Chine aux forces aériennes impériales japonaises. Puis ce fut Pearl Harbor, le 7 décembre 1941. Chennault s’empressa de se rendre à Washington et émit l’idée qu’une utilisation judicieuse des forces aériennes en Chine contre les Japonais serait une excellente contribution à l’effort de guerre. On lui fournit donc 100 avions P-40 fighters et il fut autorisé à recruter des pilotes de l'armée et de la marine et des troupes au sol. Chennault appela son unité le "Groupe des Volontaires américains", mais ils sont vite devenus les sacro-saints Flying Tigers.

Les recrues de Chennault furent informés que leur mission était secrète et qu’ils ne devaient en aucun cas révéler qu’ils se trouvaient en Chine au su du gouvernement américain. Lorsque les Flying Tigers furent autorisés à affronter les Japonais, ils réalisèrent très vite un formidable record, abattant près de 500 avions japonais. Mais pendant une grande partie de la guerre, à cause de l’entente officieuse entre Tchang et les occupants japonais, les pilotes se retrouvèrent en train de transporter des objets de contrebande personnels pour les dirigeants du KMT - opium, or et autres produits de valeur.

La réticence de Tchang à combattre les Japonais exaspérait le général Joseph Stilwell "Vinegar Joe". Stilwell n’avait aucun respect pour Tchang, le surnommant "dictateur de cacahuète" et décrivant le régime nationaliste du KMT comme étant fondé "sur la peur et le favoritisme, entre les mains d’un homme ignorant, obstiné et arbitraire". Stilwell était également extrêmement critique vis à vis de la stratégie de Chennault. Ce dernier avait convaincu le commandement américain à Washington que la bataille en Chine ne pouvait être gagnée que grâce à la puissance des forces aériennes et à des actions secrètes. Stilwell avec raison jugeait cela absurde, mais il perdit de son influence à Washington et fut de plus en plus marginalisé alors que la position de Chennault ralliait des soutiens.

À l'automne de 1942, l'OSS désigna le capitaine de la marine américaine Milton Miles "Mary" comme chef de ses opérations de renseignement en Chine. Miles ne tarda pas à former une alliance avec Tai Li, qualifiant ce gangster de carrière et seigneur de l'opium de "gentil dirigeant syndical". Dans ses services, à la tête de la force de sécurité interne de Tchang, Tai était particulièrement brutal. Il était à la tête de dizaines de camps de concentration qui détenaient des centaines de milliers d'opposants politiques à Tchang Kaï-chek. Tai était connu pour son utilisation du poison. Il possédait un stock d’arsenic maquillé en aspirine de Bayer ou en petites pilules pour le foie de Carter. En 1941, Tai avait été arrêté à Hong Kong par les Britanniques, qui l'accusaient de diriger "un organisme de renseignement sur le modèle de la Gestapo allemande". Il n’avait été libéré qu'après l'intervention personnelle de Tchang Kaï-chek.

Tai Li se vantait d’entretenir une armée d'agents infiltrés, non seulement en Chine, mais dans toutes les grandes villes du monde où résidaient des Chinois, qui pouvaient soutenir Mao Tsé-toung, le dirigeant communiste chinois. Stilwell pressa Washington de mettre fin à son association avec Tai Li, l'appelant "le Heinrich Himmler chinois", mais une fois encore, son conseil fut ignoré. Avec l'approbation de l'OSS, les États-Unis et Tai Li officialisèrent leur relation que Tai Li appela le Friendship Plan (Plan amical), même s'il était officiellement connu sous le nom d'Organisme de Coopération sino-américaine (SACO). Tai Li fut nommé responsable du nouveau réseau et le capitaine Miles lui servit d’adjoint, leur mission principale étant l’espionnage et le sabotage contre les Japonais en Chine. Les Chinois devaient fournir la main-d’œuvre, les États-Unis fournissant la formation, l’argent et les armes. L’OSS établit une école du FBI à Nankin pour former la police secrète de Tai à l’utilisation de chiens policiers, de détecteurs de mensonges et de sérums de vérité. Parmi les instructeurs les plus remarquables, il y avait une délégation des forces de l'ordre du Mississippi, comprenant des avocats et huit policiers chargés de transmettre leurs propres connaissances sur l'utilisation de chiens policiers.

Stilwell a toujours pensé que Tchang n'avait aucun intérêt à combattre les Japonais et que l'opération SACO était utilisée pour favoriser les entreprises criminelles du KMT : "Les Chinois ont du nez en ce qui concerne l'argent", écrivit Stilwell dans son journal, ajoutant que l'agent de l'OSS, Miles "avait l'air d'en avoir beaucoup." Stilwell était favorable à une alliance américaine avec Mao, dont il admirait les troupes. Il les décrivit comme "endurcies au combat, disciplinées, entraînées à la guerre de guérilla et poussées par une haine farouche contre les Japonais".

En 1944, Stilwell, basé à l'époque à Nankin, envoya une délégation de ses officiers d'état-major rencontrer les dirigeants communistes, Mao Tsé-toung et Chou En-lai. Les Américains furent chaleureusement accueillis et les communistes chinois échangèrent des renseignements avec eux, leur faisant visiter leurs abris dans les grottes de Yenan et leur permettant d'interroger 150 prisonniers japonais.

L’avis de Stilwell selon lequel la Chine serait en meilleure position sous la direction des communistes n’a pas triomphé de la contre-attaque acharnée de Tai Li et du capitaine Miles de l’OSS. Tai Li avait placé des agents du SACO dans la maison de Stilwell et il était bien informé des vues du général. Rapidement, Tchang demanda à FDR (Franklin D. Roosevelt) de retirer Stilwell de son commandement pour «collaboration avec les communistes». FDR céda et le général partit soudainement. Les criminels du KMT, disposant d’un organisme de renseignement américain, l’avaient emporté, avec des conséquences fatales.

Alors que la guerre touchait à sa fin, les États-Unis tardèrent à attaquer les Japonais dans le nord de la Chine visant ainsi à nuire aux communistes. Harry Truman décrit cette stratégie dans ses mémoires : "Il était parfaitement clair pour nous que si nous demandions aux Japonais de déposer les armes immédiatement et de se retirer vers le littoral, tout le pays serait pris par les communistes. Nous avons donc dû prendre la mesure inhabituelle consistant à utiliser l'ennemi comme garnison jusqu'à ce que nous puissions transporter par avion des troupes nationalistes chinoises dans le sud de la Chine et envoyer des Marines surveiller les ports maritimes."

Après la guerre, Tchang et Tai Li accueillirent dans leurs rangs des dizaines de seigneurs de la guerre ayant collaboré avec les Japonais. Ces hommes travaillèrent aux côtés de l'OSS et des US Marines dans la guerre contre Mao. L’armée américaine n’a quitté la Chine qu’en 1947, après avoir versé 3 milliards de dollars d’armes et une aide militaire à Tchang. Cette aide fut remplacée par un soutien secret des États-Unis au Civil Air Transport ou CAT, de Claire Chennault. Le partenaire de Chennault dans cette entreprise était un homme ayant des liens de longue date avec les agences d’espionnage américaines, William Willauer. (Il est réapparu en 1954 en Amérique centrale comme Ambassadeur des États-Unis au Honduras, lorsque la CIA, utilisant des avions et des pilotes de la CAT, préparait le coup d'État contre le gouvernement de gauche modéré de Jacobo Arbenz au Guatemala.)

Le gouvernement américain accorda à Chennault et Willauer des réductions de prix sur une flotte d'avions de transport C-46 et C-47 en surplus. Comme pilotes, Chennault embaucha de nombreux vétérans de l'opération Flying Tigers. À Nankin, ces pilotes vivaient dans une maison bleue appelée Opium Den (la tanière de l’opium). À ce stade, CAT était au moins théoriquement une entreprise privée, bien que soutenue par des subventions du gouvernement américain sous la forme d’avions bon marché et de contrats américains pour transporter des fournitures aux forces de Chiang, qui combattaient toujours Mao. Mais à l’été de 1949, les communistes étaient sur le point de remporter la victoire. Chennault se rendit à Washington et rencontra le colonel Richard Stilwell, chef des opérations secrètes de la division Extrême-Orient de la CIA. Chennault déclara que sa compagnie aérienne était dans une situation financière difficile, mais qu'il pourrait néanmoins jouer un rôle crucial dans des opérations secrètes contre Mao. Stilwell et son adjoint, Desmond FitzGerald, ont alors donné leur accord à ce qui était en pratique un rachat par la CIA de Civil Air Transport. Ils donnèrent 500,000 $ en espèces à Chennault et commencèrent à utiliser la compagnie aérienne pour les opérations de la CIA en Extrême-Orient.

L’une des premières opérations de la CAT contrôlées par la CIA en Chine fut d’apporter son aide lors de la malencontreuse campagne contre Mao du général Ma Pu-fang, dont l’armée de 250 000 musulmans du nord-ouest de la Chine avait été écrasée par l’Armée de Libération du peuple. Les avions de la CAT secoururent le général Ma et sa fortune, estimée à 1,5 million de dollars en lingots d’or, en grande partie récoltés grâce à son contrôle du commerce de l’opium de la région. En 1950, les avions de la CAT commencèrent à larguer des vivres et des armes aux forces du général KMT Li Tsun-yen dans le sud de la Chine. L’aide n’y changea rien et les forces du général durent fuir du sud en direction de la Birmanie. Li lui-même fut transporté par avion par la CAT à Taiwan, où Tchang Kaï-chek avait désormais installé son gouvernement.

Lors d’un voyage à Washington, le général Li suggéra que ses forces en Birmanie pourraient - avec le soutien approprié des États-Unis - revenir en Chine, combattre les communistes et reprendre la province du Yunnan. Truman signa aussitôt des ordres autorisant la CIA, dotée d'un budget de 300 millions de dollars, à mener des actions secrètes sur le continent chinois. Alors que Mao envoyait l’Armée de Libération du peuple derrière les Nord-Coréens et repoussait les forces du général MacArthur au sud de la péninsule, Truman devint obsédé par l’ouverture d’un prétendu front sud pour harceler le sud-ouest de la Chine depuis la Birmanie. C'est ainsi qu'en février 1951 débuta la planification de l'opération Paper: l'invasion de la Chine par les troupes du KMT à partir des États Shan, tout cela à l'insu du gouvernement birman, du Département d'État américain, de l'Ambassadeur américain en Birmanie et du directeur adjoint des services de renseignement de la CIA, Robert Armory, qui était loin d’être enthousiaste quant à de quelconques relations avec Tchang ou avec le KMT.

Bien que le général Li Tsun-yen ait dit à Truman qu'il y avait jusqu'à 175,000 soldats du KMT prêts à être jetés dans la mêlée, les forces réelles du KMT en Birmanie ne représentaient pas plus de 5000 hommes, placés sous le commandement du général Li Mi, que nous avons rencontré au début de ce chapitre. Ses forces avaient été chassées de Chine un an plus tôt, en janvier 1950, et s'étaient depuis livrées à la guerre contre les tribus montagnardes Karen dans les États Shan, prenant rapidement le dessus et utilisant cette victoire pour taxer les producteurs d'opium.

Les éléments d'un paradigme classique CIA/drogue étaient maintenant en place. À partir du 7 février 1951, des avions de la CIA ont commencé à transporter des armes et des fournitures depuis Bangkok jusqu’aux forces de Li Mi, dans le nord de la Birmanie, d'abord par des largages aériens cinq fois par semaine, puis en atterrissant à Mong Hsat, un aérodrome construit par la CIA à quinze miles de la frontière thaïlandaise. Pour le voyage de retour, les avions de la CIA étaient souvent chargés d’opium brut, qui était débarqué à Bangkok ou à Chiang Mai, dans le nord de la Thaïlande, puis vendu au général Phao Siyanan. Celui-ci avait été nommé chef de la police nationale thaïlandaise après le coup d’État dirigé par le major général Phin Choohannan et soutenu par la CIA en 1948. La force de police de Phao, the Police Knights (les Chevaliers de la police), ont immédiatement engagé une campagne d'assassinat des ennemis politiques de Phin et de Phao. Ils ont également pris le contrôle du commerce lucratif de l’opium en Thaïlande. Sous la direction experte de Phao, l’arrivée d’opium bon marché fourni par les États Shan a fait de Bangkok, selon le bureau des douanes britanniques, le centre du commerce de l’opium en Asie du Sud-est. Le contrôle du commerce de l’opium par Phao a été directement encouragé par la CIA, qui lui avait versé une aide de 35 millions de dollars. La Thaïlande est devenue ensuite la principale base d’opérations de la CIA dans la région.

Dans les années 50, la CIA soutint le général Phao dans sa lutte contre un autre général thaïlandais pour le monopole du contrôle du commerce de l’opium et de l’héroïne en Thaïlande. Utilisant l’artillerie et les avions fournis par Overseas Supply Company, de la CIA, basée à Bangkok, Phao se débarrassa facilement de son rival et imposa son contrôle quasi total sur le gouvernement thaïlandais et les entreprises criminelles du pays. Soutenu par des escouades de conseillers de la CIA, Phao entreprit de transformer la Thaïlande en un État policier. Les principaux dissidents et universitaires du pays furent emprisonnés et des unités de reconnaissance de la police formées par la CIA patrouillèrent dans la campagne, afin, entre autres activités, de percevoir des droits de protection sur les caravanes de l’opium. En plus de contrôler le commerce de l’opium et de l’héroïne, Phao accapara également le marché de l’or du pays, joua un rôle de premier plan dans le conseil d’administration de vingt des plus grandes entreprises du pays, encaissa des droits de protection de la part de dirigeants et d’hommes d’affaires, et géra des bordels et des casinos. Il devint un grand ami de Bill Donovan, alors Ambassadeur des États-Unis en Thaïlande. Donovan en était tellement entiché qu'il cita son nom pour l’obtention d’un prix de la Légion du Mérite. Ceci pour un homme décrit par un diplomate thaïlandais comme "le pire homme de toute l'histoire de la Thaïlande moderne."

L’aspect militaire de l’entreprise fut exécuté avec moins d’efficacité. Les troupes de Li Mi réussirent à mener trois incursions en Chine. La première, en juin 1951, ne dura qu'une semaine. La suivante, en juillet, se termina par un désastre en l'espace d'un mois, avec 900 morts, dont plusieurs conseillers de la CIA. Le dernier essai eut lieu en août 1952 et s'avéra tout aussi calamiteux.

Les armes destinées au KMT étaient fournies par une société écran de la CIA appelée Overseas Supply, dirigée par un avocat de la CIA, Paul Helliwell, un ancien ouvrier asiatique qui avait travaillé en Chine et en Birmanie avec l'OSS. Helliwell s'est depuis vanté de payer ses informateurs asiatiques avec des "barres d'opium marron collantes."

L’opération de la CIA en Birmanie avait été délibérément dissimulée à l’Ambassadeur des États-Unis à Rangoon, William Sebald, qui avait dû face à de nombreuses plaintes du gouvernement birman. Sebald confronta le secrétaire d'État John Foster Dulles au sujet d'accusations persistantes selon lesquelles la CIA aurait aidé les troupes du KMT dans le nord de la Birmanie et il fut assuré sans équivoque qu’il n’en était rien. Fort de telles assurances, Sebald en informa le général Ne Win, chef d'état-major de l'armée birmane. Ne Win interrompit le diplomate en disant: Ambassadeur, je suis parfaitement au courant. Si j’étais vous, je me tairais.

La Birmanie exposa ses griefs devant l'ONU, faisant part de la découverte de caches d'armes fournies par la CIA. La réponse américaine à ces accusations fut que le KMT avait acheté ses armes sur le marché libre avec l'argent généré par le commerce de l'opium. Enfin, sous la pression internationale grandissante, les États-Unis décidèrent en 1953 d’évacuer le KMT. L’opération fut supervisée par Bill Donovan et le général Phao. Celui-ci ne permit à aucun représentant du gouvernement birman d'assister à l'évacuation. En fait, la plupart des personnes qui quittèrent le camp étaient des femmes, des enfants et des soldats blessés, tandis que restaient derrière eux plus de 5000 soldats bien armés du KMT qui continuèrent d'exercer leur contrôle sur la culture du pavot et le commerce de l'opium. Et ils unirent leurs forces avec les tribus montagnardes rebelles qui luttaient contre l'armée birmane.

L’un des objectifs stratégiques de la CIA était de provoquer une attaque de la part de la Chine sur la frontière birmane en représailles aux incursions du KMT. Ce plan échoua, cependant. En 1961, les Chinois lancèrent effectivement une campagne dans les États Shan, mais à la demande du gouvernement birman, pour se débarrasser une fois pour toutes du KMT. L’Armée de Libération du peuple chassa les derniers membres du KMT en Thaïlande, où ils s’établirent non loin de Chiang Mai. Après cette opération, l'armée birmane découvrit une nouvelle cache d'armes et de fournitures dans l'ancienne base du KMT, toutes dans des boîtes portant les inscriptions des États-Unis et contenant plus de cinq tonnes de munitions et des centaines de fusils et de mitrailleuses. Ils découvrirent également plus d'une douzaine de laboratoires de traitement de l'opium.

La liaison de la CIA avec le KMT dans ses nouveaux quartiers en Thaïlande était William Young, fils d’un missionnaire baptiste. Young avait rejoint la CIA en 1958 et s’était rapidement révélé être l’un des agents les plus compétents de l’Agence et l’un des rares hommes de la CIA respectés par les chefs tribaux. Young était né dans les États Shan et utilisait sa connaissance intime de la culture et sa maîtrise des langues difficiles du pays montagnard pour recruter les membres des tribus locales comme combattants de substitution dans les opérations de la CIA en Asie du Sud-Est. Young était tout à fait disposé à tolérer le commerce de l'opium pratiqué par ses mercenaires des tribus, prétextant que "tant qu'il y aura de l'opium en Birmanie, quelqu'un le commercialisera".

En 1963, Young recruta des soldats du KMT et créa une un groupe de combat qui lança des attaques au nord du Laos contre des villages qui semblaient sympathiser avec le Pathet Lao communiste. De 1962 à 1971, les mercenaires de Young ont effectué plus de cinquante raids transfrontaliers en Chine, où ils surveillaient la circulation des camions et écoutaient les lignes téléphoniques. Ces expéditions étaient motivées par la crainte de la CIA que la Chine intervienne au Laos et au Vietnam. Ses recrues étaient formées par la police secrète thaïlandaise, emmenées à Mong Hkan, une base de la CIA près de la frontière entre la Birmanie et la Chine, puis de Mong Hkan en Chine, en utilisant les caravanes d'opium Shan comme couverture. Les mules qui transportaient des sacs d'opium emportaient également des radios et du matériel de surveillance.

L’un des groupes de guérilla soutenus par la CIA s'appelait the Sixteen Musketeers (les Seize Mousquetaires). Ce groupe était dirigé par U Ba Thein, un des principaux révolutionnaires des États Shan qui, pendant de nombreuses années, avait financé sa guerre contre le gouvernement birman par la vente de l'opium. Il avait travaillé pour le renseignement britannique pendant la Seconde Guerre mondiale. En 1958, il s'était associé à Gnar Kham pour former l'Armée nationaliste Shan. Pour financer leurs opérations, U Ba Thein conclut un accord à propos de l'opium avec le général Ouane Rattikone, un proche de la CIA qui dirigeait l'armée laotienne. Ouane avait aussi un autre secteur d'activité. Il supervisait l'administration secrète de l'opium par le gouvernement laotien, qui rapportait des millions de dollars par an à la junte laotienne. Ouane disposait d’un énorme stock d’armes généreusement fournies par la CIA, qu’il échangeait contre les envois d’opium d’U Ba Thein.

Les Shan achetèrent des armes automatiques, des mitraillettes, des fusées et des radios. En un an ou deux, ils avaient amassé suffisamment de fournitures pour équiper une armée de 5000 hommes et prendre le contrôle de plus de 170 kilomètres carrés de territoire. Au début des années 1970, U Ba Thein confia à l'historien Al McCoy que l’agent de la CIA William Young "était au courant de cet arrangement, avait vu les échanges d'armes contre de l'opium et n'avait pris aucune mesure pour l'arrêter." Comme de coutume, la CIA utilisait le général Ouane en tant qu'intermédiaire pour son projet d'armer les nationalistes Shan, minimisant ainsi légèrement le risque d'être directement dénoncée par le gouvernement birman.

En 1964, l'Armée nationaliste Shan et la CIA subirent un dur coup lorsque Gnar Kham, le dirigeant populaire de l'armée Shan, qui avait réussi par la force de sa personnalité à souder les différentes fractions de la coalition, eut un différend à propos de l'opium et fut tué d’une balle dans la tête à Huei Krai, un petit avant-poste sur la piste de l'opium reliant les champs de pavot de Birmanie aux laboratoires d'héroïne du général Ouane au Laos.

Les activités secrètes de la CIA en Birmanie ont également alimenté les activités de l’un des plus célèbres seigneurs de l’héroïne au monde, Khun Sa, né dans un petit hameau de montagne dans les États Shan, près de la frontière chinoise. Son père était un soldat du KMT et sa mère une Shan. Il avait reçu une formation militaire du KMT et, en 1963, avait été engagé par le gouvernement birman pour diriger une force de défense locale, le KYYY, contre les rebelles Shan. Au lieu de payer Khun Sa avec de l'argent ou des provisions, le gouvernement birman lui concéda le droit d’utiliser les routes de l'État et les équipements pour le trafic de drogue. Grâce au soutien du gouvernement birman, le commerce de l'opium de Khun Sa constitua bientôt une menace pour le monopole du KMT, donnant lieu à une guerre de l'opium en 1967. Khun Sa avait envoyé 500 hommes et 300 mulets transportant 16 tonnes d'opium brut sur 200 miles de sentiers de montagne. Ils devaient les livrer à la fabrique d’héroïne du général Ouane Rattikone dans la petite ville forestière de Ban Khwan, sur le Mékong. La caravane de Khun Sa fut espionnée sur la plus grande partie du chemin par les forces du KMT, qui lancèrent une embuscade à une cinquantaine de kilomètres de Ban Khwan. Les trafiquants Shan résistèrent à l'attaque, traversèrent le Mékong et établirent une position défensive dans la ville. Les forces du KMT se regroupèrent et lancèrent une autre attaque. À ce stade, le général Ouane fit passer un annonce, disant que les Shan et le KMT devaient tous deux quitter le Laos ou faire face à une attaque de la part de ses hommes. Les forces du KMT exigèrent un paiement de 250,000 dollars pour se retirer. Khun Sa ordonna à ses forces de rester sur place jusqu'à ce qu'elles reçoivent un paiement de 500,000 dollars pour la livraison d'opium. Le lendemain matin, six bombardiers de l'armée de l'air laotienne, alors sous le contrôle de la CIA, survolèrent le village et larguèrent des bombes de 500 livres sur les troupes du KMT et de Khun Sa. Le bombardement dura deux jours. Les forces du KMT s’enfuirent finalement vers le nord, s’enfonçant plus profondément dans le Laos, tandis que les Shan se dirigeaient de l'autre côté du fleuve, abandonnant derrière eux une bonne partie de l'opium - que le général Ouane envoya ses hommes chercher.

Cette guerre de la drogue laissa Ouane plus riche que jamais, Khun Sa affaibli dans un état dont il mit une décennie à se rétablir, et le KMT contrôlant 80% du marché de l'opium en Birmanie, selon une enquête sur le commerce de l'opium demandée par la CIA à William Young en 1968. Comme le général Tuan Shi-wen le déclara à un journaliste du London Weekend Telegraph : "Nécessité ne connaît pas de loi. Nous devons continuer à lutter contre le fléau du communisme. Pour vous battre, vous devez avoir une armée et une armée doit avoir des armes. Pour acheter des armes, vous devez avoir de l'argent. Dans ces montagnes, le seul argent, c’est l'opium." À la fin des années 60, l'opium birman se vendait 60 dollars le kilo à Chiang Mai, où le prix courant d'un M-16 était de 250 dollars.

Khun Sa fit son retour au début des années 1980 après avoir conclu une alliance avec les rebelles Shan, ceux-là mêmes que le gouvernement birman lui avait demandé d’écraser, et l’avait payé pour ce faire avec de la drogue. Il dirigeait son nouvel empire de l'opium depuis le petit village de montagne de Wan Ho Mong, situé à 16 km de la frontière thaïlandaise. À la fin des années 1980, il avait construit une force rebelle de 20 000 hommes appelée Armée Mong Tai et avait amassé une somme d'argent prodigieuse grâce à son contrôle sur près de 120,000 hectares de terres dans les États Shan, dévolus au pavot à opium. Il contrôlait vingt usines d'héroïne, et Newsweek estimait que ses revenus bruts s'élevaient à 1,5 milliard de dollars par an. Même avec les 500,000 dollars par mois qu'il estimait nécessaires pour couvrir les coûts d'approvisionnement et d'alimentation de son armée, il épargnait beaucoup.

En 1988, le Conseil de restauration de l'ordre public, ou SLORC, s’empara du gouvernement birman. Pour financer le nouveau régime, le SLORC se fixa pour objectif de doubler les exportations d’opium. Et en 1990, la Birmanie produisait plus de 60% de la production mondiale d’héroïne, évaluée à plus de 40 milliards de dollars par an. Le SLORC utilisa le produit de ce commerce pour acheter pour 1,2 milliard de dollars de matériel militaire, selon le Fonds Monétaire international. L'Ambassade des États-Unis à Rangoon déclara catégoriquement : "Il semble que les exportations d'opium ont à peu près autant de valeur que toutes les exportations légales". Les banques de Rangoon offraient - et à l’heure où j’écris elles le font toujours - des services de blanchiment d'argent moyennant 40% de commission. Les profits de Khun Sa et d’autres seigneurs de l’opium étaient blanchis en les fusionnant avec l’énorme flux de revenus des sociétés pétrolières privilégiées du SLORC, UNOCAL (des États-Unis) et Total (de la France).

En 1992, U Saw Lu, chef d’une tribu Wa dans les États Shan, lança une campagne pour tenter de sortir l’agriculture de sa région de la production d’opium. Il parla aux agents de la US Drug Enforcement Agency des pratiques en matière d'exploitation de l'opium du major Than Aye, un agent de renseignement du SLORC. La nouvelle de cet échange fut rapidement  transmise aux agents du SLORC, qui arrêtèrent U Saw Lu et lui firent subir cinquante-six jours de tortures épouvantables, au cours desquelles il fut suspendu tête en bas, battu avec des chaînes, où des fils électriques furent attachés à ses organes génitaux tandis que des seaux d'urine étaient déversés sur son visage. La torture de Lu fut supervisée par le major Than Aye, l'homme même qu'il avait dénoncé à la DEA. Than avait l’intention de tuer le dirigeant Wa, dont la vie ne fut épargnée que lorsque d’autres dirigeants Wa menacèrent de prendre les armes contre le régime du SLORC.

Quand U Saw Lu fut remis, il ne renonça pas. Au lieu de cela, il prépara un plan détaillé pour remplacer l’opium par d'autres cultures dans la région Wa. Son rapport s'intitulait «L'esclavage de l'opium - L'agonie du peuple Wa, une proposition et un plan».

En 1993, le Wa remit son plan au nouvel agent de la DEA à Rangoon, Richard Horn. Horn était un ancien combattant de la DEA, âgé de 23 ans, qui considérait sa nomination à la tête du bureau de l’Agence à Rangoon comme un "travail de rêve". Il perçut les idées d’U Saw Lu comme une opportunité excitante et commença à le soutenir, ainsi que ses camarades Wa. Mais le chef de la station de la CIA à Rangoon, Arthur Brown, reçut une copie du rapport de Lu et la montra à ses amis du renseignement du SLORC. Le SLORC de nouveau tenta d’arrêter Lu et n’en fut dissuadé qu’après l’intervention de Horn. Horn lui-même paya un prix pour avoir mis son nez dans de telles affaires d'État. Selon une plainte qu'il intenta par la suite contre la CIA, la première indication qu'il eut de l'hostilité de l'Agence était ce qu'il a interprété comme une tentative de le faire assassiner. Il découvrit aussi que ses lignes téléphoniques étaient sur écoute et que ses propres conversations avec ses supérieurs au siège de la DEA à Washington étaient citées textuellement par Franklin Huddle, numéro deux de l’Ambassade des Etats-Unis, dans ses communications avec le Département d’État. Horn fut irrité non seulement à cause de ce harcèlement à son égard, mais aussi du fait que la CIA continuait à fournir des renseignements et une formation aux forces de sécurité internes du SLORC, alors même que l’Agence sabotait ses tentatives de soutenir les plans anti-opium de U Saw Lu. Finalement, la DEA rappela Horn et il fut réaffecté à la Nouvelle-Orléans. Il engagea des poursuites contre la CIA à titre personnel en 1994, puis en 1996 dans le cadre d'un recours collectif intenté par un certain nombre d'agents de la DEA, se plaignant d'avoir été harcelés, intimidés et secrètement espionnés par la CIA. Les documents judiciaires liés à cette action en justice sont sous scellés.

En 1996, le SLORC passa un accord avec Khun Sa. Le seigneur de la guerre avait été inculpé par le ministère américain de la Justice en 1990, mais le SLORC avait annoncé qu'il ne serait ni extradé aux États-Unis ni accusé de quoi que ce soit dans son pays. Au lieu de cela, il obtint la concession des taxis entre la Birmanie et la Thaïlande ainsi qu’un terrain de 18 hectares près de Rangoon où son fils envisageait de construire un complexe de jeux et de commerce. Khun Sa pensait que son accord avec le SLORC ne mettrait pas fin au commerce de l'opium dans les États Shan. "Au contraire, il y en aura plus. Mon peuple a besoin de cultiver de l'opium pour gagner sa vie. Si les Américains et les Européens ne venaient pas ici, il n’y aurait pas de trafic de drogue."

Sources

Notre description du commerce de l'opium britannique repose en grande partie sur trois ouvrages peu satisfaisants, British Trade and the Opening of China, de Michael Greenberg, La politique britannique de l'opium pendant 65 ans en Chine et en Inde, de David Owen et La guerre de l'opium vue par les Chinois de Arthur Waley. Les écrits de Joseph Stilwell constituent le meilleur guide de son expérience frustrante en Chine. Le livre de Harris Smith sur l'OSS est excellent à propos de la décision désastreuse prise par les anticommunistes américains à la fin de la guerre en Asie. L’histoire de Smith sur l’OSS dépasse de loin tout travail similaire sur la CIA.

Notre description de Tu Yueh-sheng s’appuie largement sur les essais de Y. C. Wang et Jonathan Marshall. William Corson et David Wise donnent des informations utiles sur les premières mésaventures de la CIA en Birmanie, qui ont été largement passées sous silence. Politics of Heroin d’Al McCoy, comme toujours, est un atout indispensable pour retracer le terrain confus du trafic de stupéfiants en Asie du Sud-Est. Dennis Bernstein et Leslie Kean ont également écrit d'excellents articles sur les horreurs de la Birmanie contemporaine. La série Frontline sur le commerce de l'opium en Birmanie, écrite par Adrian Cowell, est tout aussi informative. Bertil Lintner a publié sur la Birmanie et les États Shan des articles constamment brillants dans la Far Eastern Economic Review.

Lien de l’article en anglais:

https://www.counterpunch.org/2017/12/01/the-us-opium-wars-china-burma-and-the-cia/

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