Lorsque les chrétiens sont attaqués, les musulmans et la gauche doivent les défendre

Publié le

Par Mehdi Hasan pour The Intercept le 22 avril 2019

De Christchurch, en Nouvelle Zélande, au Xinjiang, en Chine, il y a une guerre contre les musulmans. Beaucoup d’entre nous ont passé des années à écrire à ce sujet et à le condamner. Mais soyons clairs: du Moyen-Orient à certaines parties d’Asie et d’Afrique, il y a également une guerre contre les chrétiens.

Dimanche, alors que la communauté chrétienne minoritaire du Sri Lanka célébrait Pâques, six attentats-suicides à la bombe ont frappé des églises et des hôtels à travers le pays, faisant au moins 290 morts et plus de 500 blessés. Alors que personne n’a encore reconnu sa responsabilité dans ces explosions, les autorités sri-lankaises montrent du doigt un groupe jihadiste local peu connu appelé National Thowheed Jamath.

Cette femme en pleurs a perdu son mari et ses deux enfants lors des attentats au Sri Lanka

Cette femme en pleurs a perdu son mari et ses deux enfants lors des attentats au Sri Lanka

Dire que ces actes de violence sont lâches et barbares serait un euphémisme. Néanmoins, ce ne sont pas les premières attaques de ce type à l’époque de Pâques. En Égypte, lors du dimanche des Rameaux de 2017, des kamikazes de l'État islamique ont assassiné 45 personnes dans deux églises coptes. Au Pakistan, en 2016, un kamikaze proche des talibans pakistanais a tiré sur des chrétiens célébrant Pâques dans un parc public, faisant 75 morts. Au Nigeria, le dimanche de Pâques 2012, un kamikaze supposé être un membre de Boko Haram a visé des chrétiens à l’extérieur d'une église, faisant 38 morts.

Je suis musulman et je me considère comme de gauche, mais j’ai honte d’admettre que tant dans le monde musulman que dans les cercles de gauche, la question de la persécution des chrétiens a été minimisée et même ignorée pendant trop longtemps.

Pour les musulmans, en particulier ceux d’Occident, ce n’est tout simplement pas une question facile à aborder. On peut comprendre que nous ne voulions pas donner aux islamophobes un bâton supplémentaire pour nous battre. Et le fait est que beaucoup de ceux qui ont soulevé cette question de la persécution musulmane contre les chrétiens, à la suite de ces dernières attaques, - comme par exemple le sénateur républicain Ted Cruz ou l'ancien ministre britannique des Affaires étrangères, le conservateur Boris Johnson - ont souvent par le passé affiché leur haine anti-musulmane. Lundi, le Washington Post a souligné combien les attaques au Sri Lanka attisent "la colère de l'extrême droite en Occident."

Actuellement, les progressistes ont tendance à présenter le christianisme, la plus grande religion du monde, comme faible ou vulnérable, tandis que d’éminents dirigeants chrétiens en Occident sont associés à de grands crimes - pensez à George W. Bush, Tony Blair et à l’invasion de l’Irak. «Je me demande si, à un niveau inconscient, l’Occident laïc et largement progressiste ne pense pas que le christianisme l’a bien cherché», a écrit Giles Fraser, prêtre et commentateur social britannique, à la suite des attentats à la bombe perpétrés au Sri Lanka dimanche. «Ils associent le christianisme aux papes et à leurs armées, aux croisades et à l’Inquisition, à l'antisémitisme, à l'impérialisme britannique, aux partisans de Trump et aux manifestants CONTRE l'avortement.»

Fraser, cependant, admet que les chrétiens en Occident «n'ont pas rendu service» à leur cause en «dénommant "persécution" les démêlés mineurs du christianisme avec la loi – comme le refus de faire un gâteau de mariage pour un couple homosexuel ou certains discours de prédicateurs de rue, par exemple.» Aux États-Unis, un sondage réalisé en 2016 par le Public Religion Research Institute a montré que les évangélistes blancs «pensent que les chrétiens sont victimes de plus de discrimination que les musulmans», ce qui est manifestement absurde.

La situation à l'étranger, cependant, est une autre affaire. Selon une étude récente de Pew, les chrétiens constituent effectivement la communauté confessionnelle la plus persécutée au monde. Ils sont harcelés et ciblés dans 144 pays, alors que les musulmans sont harcelés et ciblés dans 142 pays et les juifs dans 87 autres.

Open Doors, une association chrétienne à but non lucratif, publie chaque année une liste des 50 principaux pays à travers le monde dans lesquels les chrétiens subissent «un niveau élevé de persécution». Ce qui me trouble est ceci: certes, la Corée du Nord communiste est de loin le pire endroit au monde où vivre pour un chrétien, certes les attaques antichrétiennes se multiplient dans l’Inde à majorité hindoue, on constate que, parmi les dix pays du monde où les chrétiens font face à la plus «extrême persécution», sept sont à majorité musulmane. En fait, selon Open Doors, «l’extrémisme islamique reste le principal moteur de la persécution dans le monde, responsable du déclenchement de l’oppression et des conflits dans 35 des 50 pays sur la liste.»

D’un côté il serait stupide de dire que 1,8 milliard de musulmans sont à blâmer pour le fanatisme meurtrier d'une poignée de groupes djihadistes. On peut noter par ailleurs que des membres de la communauté musulmane minoritaire du Sri Lanka disent avoir mis en garde l’armée sri-lankaise contre National Thowheed Jamath il y a trois ans.

Mais d’un autre côté, la menace posée aux chrétiens dépasse de loin les groupes terroristes ou militants. Dans de nombreux pays à majorité musulmane, les gouvernements et les établissements religieux ont une large responsabilité.

En Iran, le célèbre pasteur chrétien Youcef Nadarkhani et trois membres de sa congrégation ont été condamnés à dix ans de prison, en juin 2018, pour «des agissements contre la sécurité nationale». En décembre 2018, les autorités ont arrêté plus de cent chrétiens iraniens dans l'espace d'une semaine pour le crime de «prosélytisme».

En Arabie saoudite, les églises sont interdites et les chrétiens ne peuvent pratiquer leur foi en public. Dans une interview accordée au New York Times en 2016, le grand mufti du pays, Abdulaziz al-Sheikh, a déclaré que le christianisme «n'était pas une religion».

En Indonésie, le plus grand pays au monde à majorité musulmane, où un habitant sur dix est chrétien, «des centaines d'églises ont été forcées de fermer», a rapporté récemment le New York Times, et «le prosélytisme est interdit». En janvier, Basuki Tjahaja Purnama, l'ancien gouverneur chrétien de Jakarta, a été libéré après 20 mois d'emprisonnement pour des accusations de blasphème contre l'Islam forgées de toutes pièces.

Au Pakistan, les lois bien connues du pays sur le blasphème ciblent de manière disproportionnée les chrétiens, qui représentent moins de 2% de la population. Pensez à Asia Bibi, une chrétienne pakistanaise, condamnée à mort pour blasphème, qui a passé près d'une décennie derrière les barreaux avant d'être acquittée en 2018. Ou Rimsha Masih, une chrétienne pakistanaise âgée de onze ans, accusée de blasphème et, bien qu’ayant été acquittée, forcée de fuir le pays. «Pas en mon nom», avais-je écrit à l’époque, en référence à la persécution des chrétiens du Pakistan par la majorité musulmane.

L'ironie tragique est que les mauvais traitements infligés à des chrétiens contreviennent à la fois aux diktats du Coran et à l'exemple donné par le prophète Mahomet dans la vie. Ce n'est donc pas seulement incompatible avec l’Islam, mais contraire à l’Islam. Le Coran révère Jésus en tant que prophète majeur et loue les chrétiens qui figurent parmi les «gens du Livre» et qui «recevront leur récompense auprès du Seigneur. Et ils n'auront ni peur et ni chagrin».

Le prophète Mahomet a offert aux chrétiens une protection contre la persécution dans le cadre de sa «Constitution de Médine» et de son «accord» avec les moines du mont Sinaï. Plus récemment, la Déclaration de Marrakech, signée par plus de 250 chefs religieux, érudits et chefs d'État musulmans en 2016, déclare qu'il est «inacceptable que la religion soit utilisée pour violer les droits» de chrétiens, de juifs et d'autres communautés minoritaires dans les pays à majorité musulmane.

Mais est-ce trop peu, trop tard? Au cours des dernières décennies, des millions de chrétiens ont été chassés du Moyen-Orient - le berceau de leur foi. C'est à la fois une tragédie et un scandale. Il en est de même du fait que, selon Open Doors, onze «chrétiens» - c’est un nombre sidérant - sont tués chaque jour dans le monde entier, à cause de leur foi.

Cela ne devrait pas être un problème de droite contre gauche, ou de musulman contre non-musulman. Beaucoup d'entre nous, sans distinction de religion ou de politique, ont à juste titre exprimé leur opposition à la discrimination et au fanatisme à l'encontre des minorités musulmanes du Myanmar et du Xinjiang; contre la minorité yézidi en Irak; contre les communautés juives minoritaires en Europe de l'Est et même ici aux États-Unis. Et pourtant, en dehors de l’Occident, les communautés chrétiennes subissent également des attaques violentes et incessantes, de la Corée du Nord à la Chine, du Sri Lanka à l’Inde, de l’Iraq à la Syrie. Commençons donc par leur apporter le soutien et la solidarité dont nous essayons de faire preuve vis-à-vis toutes les autres minorités marginalisées et persécutées.

Mehdi Hasan est chroniqueur et collaborateur principal à The Intercept. Il est l’animateur du podcast Deconstructed de Intercept. Hasan est également l’animateur de UpFront d’Al Jazeera English. Il a notamment interviewé Edward Snowden, Hamid Karzaï, Ehud Olmert et le général Michael Flynn. Il est également l'auteur de deux livres : une biographie de l'ancien dirigeant du parti travailliste britannique Ed Miliband et un e-book sur la crise financière et l'économie de l'austérité. Il vit à Washington, D.C.

Lien de l’article en anglais:

https://theintercept.com/2019/04/22/when-christians-are-under-attack-muslims-and-the-left-need-to-defend-them/

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article