Turquie: la revanche des Kurdes

Publié le

Par Conn Hallinan pour Counterpunch le 26 avril 2019  

Après 18 années de pouvoir et de succès incontestés, le président turc Recep Tayyip Erdogan se trouve soudain au cœur de plusieurs crises internes et extérieures sans issue évidente. C'est une situation nouvelle pour un maître en politique, passé des marges du pouvoir au rang de leader incontesté de la plus grande économie du Moyen-Orient.

Le président Erdogan reçu par le pape François au Vatican

Le président Erdogan reçu par le pape François au Vatican

Ses problèmes sont en grande partie de son fait: une économie fondée sur un secteur de la construction qui est profondément corrompu, une intervention désastreuse en Syrie et une déclaration de guerre à la population kurde de Turquie. Toutes ces initiatives se sont retournées dangereusement contre lui. Lors des élections locales du 31 mars, le Parti de la justice et du développement (AKP), le parti conservateur d’Erdogan, a perdu le contrôle de toutes les grandes villes de Turquie, y compris du centre politique du pays, Ankara, et du moteur économique du pays, Istanbul. Ce dernier contribue pour plus de 30% au PIB de la Turquie.

Cela ne veut pas dire que l'homme est terrassé. L’AKP demande la tenue de nouvelles élections à Istanbul et empêche les maires progressistes de plusieurs villes kurdes du sud-est de la Turquie d’entrer en fonction. Erdogan n'est pas homme à craindre de recourir à la force brute et à l'intimidation pour se faire entendre. Près de 10,000 de ses opposants politiques sont en prison, des centaines de milliers d'autres ont été licenciés et les médias de l'opposition sont en grande partie écrasés. Le résultat final de l'élection n'est en aucun cas réglé.

Mais la force ne pourra qu’exacerber les problèmes d’Erdogan.

Les Kurdes en sont un exemple. Lorsque le Parti démocratique du peuple (HDP) kurde, un parti de gauche, a fait une percée électorale majeure en 2015 - remportant 81 sièges au Parlement et privant l'AKP de la majorité - Erdogan a répondu en mettant fin aux pourparlers de paix avec les Kurdes et en occupant les villes kurdes.

Plutôt que de faire plier les Kurdes, toutefois, il a semé le vent, et l'AKP a écopé de la tempête lors des élections de mars. Une analyse de l’élection à la mairie d’Istanbul montre que l’AKP et son alliance de droite, le parti du Mouvement national, ont recueilli à peu près le même pourcentage de voix que lors de l’élection présidentielle de l’année dernière. Il en va de même pour les partis d’opposition à l’AKP - le Parti populaire républicain laïque (CHP) et son allié de droite, le Good Party.

Ce qui a fait la différence, c’est que le HDP n’a pas présenté de candidat, et que son dirigeant actuellement emprisonné, Selahattin Demirtas, a exhorté les Kurdes et leurs partisans à voter contre le candidat d’Erdogan. Ils l’ont fait en masse et ont fait pencher la balance en faveur du candidat du CHP. Cette tendance s’observe presque dans tout le reste du pays et explique la perte par l’AKP d’autres villes, comme Izmir, Antalya, Mersin et Adana.

Lorsque l’Etat turc a mené une guerre contre les Kurdes dans les années 1980 et 1990, beaucoup d’entre eux ont fui les zones rurales pour s’installer dans les villes. Istanbul est maintenant environ kurde à 11%. En effet, il s’agit de la plus forte proportion de Kurdes dans une ville au monde. Donc, on peut dire, pour résumer l'élection, c’est la «vengeance des Kurdes.»

La perte par l’AKP des grands centres urbains est plus qu’un revers politique. Les villes sont les moteurs de l'économie turque. Depuis 18 ans, Erdogan a confié d'énormes projets de construction à des entreprises favorables à l'AKP, qui en retour financent le parti. Le président a enregistré une croissance au fil des ans, mais c’est une croissance fondée sur trois «C»: crédit, corruption et copinage.

Les résultats sont là. Les réserves en devises sont faibles, la lire turque a chuté, les dettes sont incontrôlables et le chômage, en particulier chez les jeunes et les personnes instruites, est en augmentation. Faisant preuve d’un rare aveuglement politique, Erdogan a concentré la campagne récente sur les questions du terrorisme et des Kurdes, ignorant les sondages qui montraient que la plupart des Turcs étaient beaucoup plus inquiets des prix élevés et du chômage.

Que va faire Erdogan maintenant n’est pas clair.

La Turquie est en pourparlers avec le Fonds monétaire international (FMI) pour un éventuel plan de sauvetage, mais le président sait que cela signifierait une augmentation des impôts et l'austérité, pas exactement le type de programme qui permet d'obtenir des votes. Il n'y a pas d'élections avant la course à la présidence de 2023, il est donc encore temps d'essayer de renverser la situation, mais comment? Les investisseurs étrangers se méfient de l’instabilité politique de la Turquie et les Européens comme les Américains sont mécontents de la politique étrangère erratique d’Erdogan.

Dernier désastre, résultant de la décision malencontreuse prise par la Turquie en 2011 d’appuyer le renversement du président syrien Bachar Al-Assad. Assad a survécu - en grande partie grâce au soutien de la Russie et de l'Iran - et la Turquie accueille désormais des millions de réfugiés et dépense des milliards de dollars pour occuper des zones au nord de la Syrie.

La Turquie a d'abord manœuvré pour inciter l'OTAN à défier Moscou en Syrie – allant même jusqu’à abattre un avion de guerre russe - mais l'OTAN n’a pas voulu s’en mêler. Erdogan a donc changé son fusil d’épaule et conclu un accord avec Moscou, qui prévoyait notamment l'achat à la Russie du nouveau système antimissile russe S-400 pour 2,5 milliards de dollars.

Soutenir les extrémistes qui tentent de renverser Assad n’était certes pas une bonne tactique, et Erdogan a plutôt mal joué.

L’accord sur les S-400 a rendu l’OTAN furieuse, qui ne voulait pas de technologie militaire russe sophistiquée susceptible d’écouter un pays membre de l’OTAN, en particulier les avions de combat américains basés sur la base aérienne Incirlik en Turquie.

Le Congrès américain menace de bloquer l’achat par la Turquie de l’avion de combat de cinquième génération F-35, alors même que la Turquie est un investisseur dans le projet. L’administration Trump a également averti Ankara qu’elle appliquerait la loi de 2017 Countering America’s Adversaries through Sanctions (Contrer les ennemis de l’Amérique avec des sanctions) si la Turquie achetait du matériel militaire russe, des sanctions qui pourraient nuire à l’économie déjà perturbée d’Ankara. La Turquie est officiellement en récession.

Les Américains sont tellement mécontents de cette affaire S-400 que le Sénat a récemment proposé de lever l’embargo sur les armes destinées à Chypre et de signer des accords sur l’énergie avec la Grèce et l’Égypte, deux des principaux rivaux régionaux de la Turquie.

Cela dit, il est possible que ne pas pouvoir acheter le F-35 puisse devenir un avantage pour Ankara. L'avion est beaucoup trop cher. Certains des conseillers d’Erdogan affirment qu’Ankara pourra toujours se tourner vers la Russie pour acquérir un avion de combat de cinquième génération (et qui pourrait fonctionner).

On parle de jeter la Turquie hors de l'OTAN, mais c'est surtout du bluff. Le fait est que l’OTAN a plus besoin de la Turquie que celle-ci n’a besoin de l’OTAN. Ankara contrôle l'accès à la mer Noire, où l'OTAN a déployé plusieurs navires de surface porteurs de missiles. La plus grande base navale de Russie se trouve dans la péninsule de Crimée et les relations entre Moscou et l’OTAN sont tendues.

Un virage stratégique vers Moscou semble improbable. Les Russes sont opposés à l’hostilité de la Turquie envers les Kurdes en Syrie, ne partagent pas l’antagonisme d’Erdogan envers l’Égypte, Israël et l’Arabie saoudite, et ont des divergences avec Ankara sur Chypre et le Caucase. Et malgré toutes les discussions sur l’intensification des échanges commerciaux entre les deux pays, l’économie russe n’est pas beaucoup plus importante que celle de la Turquie et souffre actuellement du régime des sanctions appliquées par l’OTAN.

D'un côté, Ankara est en colère contre Washington pour son refus d'extrader Fethullah Gulen, un dirigeant musulman qui, selon Erdogan, est à l'origine du coup d'État manqué de 2016. De l’autre côté, le président turc sait bien que les États-Unis contrôlent à peu près le FMI et qu’il aura besoin de l’aide des États-Unis s’il demande un renflouement.

Nul ne sait comment Erdogan gérera ses difficultés intérieures et ses problèmes à l’étranger.

Erdogan, le politique, avait fait la paix avec les Kurdes, mis en place une politique de bon voisinage à l’échelle régionale et sorti des dizaines de millions de Turcs de la pauvreté.

Mais Erdogan, l'autocrate, a plongé son pays dans une guerre insensée contre les Kurdes et la Syrie, a perturbé l'économie à des fins électorales, emprisonné des opposants politiques et transformé la démocratie turque en une dictature d’un seul homme.

Si les élections locales ont donné à réfléchir à Erdogan, elles doivent également constituer un coup de semonce pour l’opposition turque dominante. La seule raison pour laquelle le CHP gère maintenant les grandes villes de Turquie est que le HDP kurde a voté pour les candidats du CHP. Cela n'a pas dû être avec plaisir. Le CHP est resté silencieux quand Erdogan a lancé sa guerre contre les Kurdes en 2015 et il a voté avec l'AKP pour lever l'immunité parlementaire des membres du HDP. Ce qui a permis au président turc d’emprisonner 16 parlementaires du HDP, de révoquer les maires du HDP et d’écraser des villes kurdes.

Les Kurdes ont bien manœuvré lors du récent scrutin turc, mais ils ne seront pas patients éternellement. Erdogan ne peut être mis en difficulté - comme l'élection l'a démontré - que par un front uni des partis de centre-gauche et de gauche. Pour cela, il faudra que le CHP et son allié trouvent une solution politique aux exigences des Kurdes en matière de droits et d'autonomie.

Lien de l’article en VO:

https://www.counterpunch.org/2019/04/26/turkey-revenge-of-the-kurds/

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S
L'alliance des Kurdes avec le régime de Damas & Moscou est une excellente nouvelle car elle peut mettre en échec l'irresponsable agression du régime autoritaire d'Erdogan.Malheureusement les chancelleries occidentales (Washington,Paris,Berlin,Union Européenne notamment)restent prisonnières de schémas de pensée obsolètes faits de veulerie,de couardise,de calculs à la petite semaine et de manque de discernement,de clairvoyance.Malheureusement et au grand désespoir des démocrates & républicains des grands pays occidentaux les Kurdes sont,de facto,abandonnés à leur sort.Face à la pire menace que le monde ait connu depuis la 2ème guerre mondiale toutes les bonnes volontés doivent s'unir pour faire reculer le péril de l’obscurantisme.Il ne faut pas faire de lénifiants discours mais agir c'est pourquoi les Kurdes font l'admiration de tous les républicains et démocrates sincères de notre monde.Agir vite et efficacement c’est soutenir par tous les moyens les Kurdes de Syrie c’est-à-dire la sentinelle éclairée de la paix.
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