Le général Cluseret raconte la Commune, 2ème partie: ‘Mon arrestation’

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Les communards (dessin de Jacques Tardi)

Les communards (dessin de Jacques Tardi)

A l’occasion du 148ème anniversaire de la semaine sanglante qui vit l’anéantissement de la Commune de Paris, la Gazette du Citoyen a décidé de publier 3 chapitres des mémoires du général de la Commune, Gustave Cluseret repris dans le livre "1871: La Commune et la question militaire".

Gustave Cluseret fut délégué à la guerre de la Commune de Paris du 6 au 30 avril 1871. C’était un ancien capitaine de l’armée française qui avait démissionné après le coup d’Etat de Napoléon III en 1951, qui fit du président élu 3 ans auparavant un empereur, à cause de ses convictions républicaines.

Sa nomination par la Commune, il la devait à sa réputation acquise pendant la guerre civile américaine et à son amitié avec Eugène Varlin qui l’a toujours soutenu et ce malgré l’antipathie d’autres dirigeants communards vis-à-vis de Cluseret à cause de son passé militaire. Par opposition à l’esclavage, il s’était engagé dans le camp nordiste où il obtint le grade de général grâce à sa participation courageuse à la bataille de Cross Keys en juin 1862. Il avait auparavant combattu aux côtés de Garibaldi lors de l’expédition des Mille en 1860 qu’il termina comme lieutenant-colonel à l’État-Major de l’armée italienne après avoir été blessé lors du siège de Capoue.

Gustave Cluseret

Gustave Cluseret

Après la guerre de Sécession, Cluseret pris part au soulèvement des "Fenians" en Irlande. De retour à Paris, il lutta contre le gouvernement impérial, fut condamné à la prison et s'affilia alors à l'Internationale. En 1870, aux côtés de l’anarchiste russe Bakounine, il prit l'hôtel de Ville de Lyon. Ensuite, nommé délégué à la guerre de la Commune de Paris, il fut démissionné de ce poste le 30 avril 1871 car il insistait sur la nécessité d’occuper et de saisir l’or de la Banque de France qui continuait, malgré le siège, à ravitailler les troupes versaillaises en or et en argent, ce qui ne plaisait pas à certains dirigeants communards comme François Jourde (délégué aux finances de la Commune) et Gustave Lefrançais (membre de la commission exécutive de la Commune, puis de celle du Travail et de l'Échange, enfin celle des Finances).

Après la chute de la Commune, il réussit à s’échapper mais fut condamné à mort par contumace par le gouvernement de Versailles. Il s’exila en Belgique, en Suisse et aux États-Unis. Suite à une amnistie il revint en France, fut élu député du Var en 1888 sous l’étiquette socialiste révolutionnaire et, bénéficiant d’un fort soutien parmi les ouvriers et les paysans car il réclame la création d’une caisse de retraites et la semaine de 40 heures (à cette époque, les ouvriers travaillaient 50 voire 60 heures par semaine), il est réélu en 1889, 1893 et 1898. C’est à cette époque qu’il écrivit "La Guerre des rues", un manuel d’insurrection basé sur ses différentes expériences.

Cluseret est mort le 21 août 1900.

Ci-dessous le deuxième des trois chapitres:

«Mon arrestation»

Par Cluseret

En arrivant à l’Hôtel de Ville, je trouvai plusieurs Membres réunis dans la salle attendant l’ouverture de la séance. Ils s’informèrent avec anxiété de ce qui s’était passé à Issy et quand je leur dis que tout était réparé, ils furent satisfaits. Vermorel toujours prêt à payer de sa personne, ainsi que Trinquet s’offrirent à aller s’installer au fort pour prouver qu’il n’était pas intenable, et, sans plus attendre, s’y rendirent.

Peu après la séance s’ouvrit et je pris place à côté de Delescluze, au haut de l’extrême droite. Je m’étais auparavant entretenu avec lui et lui avais, comme aux autres, fait part de ce qui s’était passé.

Il s’était montré rassuré et satisfait. Aussitôt la séance ouverte, je demandai la parole, et, j’attendais mon tour quand Andrieu, l’air souriant, vint me prier de vouloir bien me rendre à la Commission exécutive où je n’avais pas paru depuis deux jours et où l’on avait besoin de moi.

C'était si naturel que, prenant mon chapeau, je me levai de suite, demandant au président de remettre mon tour de parole.

A la porte de la salle de la Commune, je rencontrai Pindy, escorté d'un piquet de la garde spéciale de l'Assemblée, qui me dit, tout attristé «Mon cher ami, j'ai une bien triste mission à remplir» et, me mettant sous les yeux un ordre d'arrestation signé de tous les Membres de la Commission Exécutive «je suis forcé de vous arrêter.»

Ainsi Andrieu avait menti en me priant de sortir pour me rendre au milieu de la Commission Exécutive qui me demandait. Inutile d'ajouter qu'il s'empressa de s'éclipser aussitôt que j'eus franchi le seuil de la salle de la Commune. Les gens de cette espèce n'aiment pas à rendre compte de leurs actes ne pouvant le faire honnêtement.

J'entrai dans une pièce situé à côté de l'antichambre de la Commune où je restai gardé à vue par deux officiers de Pindy, dont l'un était Landrin. Je dois dire qu'ils étaient plus désolés que moi. Et sur l'observation que je leur fis, au sujet de la. vilaine besogne dont on les chargeait, l'un deux me répondit: «Oh oui, j'aimerais mieux être à votre place qu'à la nôtre». Landrin, que j'avais vu autrefois présider la chambre fédérale avait les larmes aux yeux. Je fis dire à Pindy de venir et le priai d'aller la Commune demander que je fusse entendu c'était mon droit comme membre de cette assemblée, mon droit aussi d'être entendu de la Commission Exécutive.

Mais cela ne faisait pas l'affaire des meneurs de m'affronter devant une assemblée, même travaillée d'avance contre moi. Deleseluze l'avait essayé, le vingt-deux ou le vingt-trois, et s'en était mal trouvé. Ce qu'ils voulaient, ce qui était à la hauteur de leur petite taille, c'était une embûche, non un combat.

Voici ce que dit Malon de ce qui se passa pendant qu'on me détenait dans une salle attenante à la Commune.

Ce jour-là, il y eut à la Commune une séance orageuse. Delescluze attaqua vivement Cluseret qu'il accusait d'incapacité. Après une vive discussion, dans laquelle Cluseret eut peu de défenseurs, la Commune approuva à la majorité les résolutions suivantes, que venait de prendre la Commission Exécutive, avant la réoccupation du fort d'Issy par Cluseret:

L'incurie et la négligence du Délégué à la Guerre ayant failli compromettre notre possession du fort d'Issy, la Commission Exécutive a cru de son devoir de proposer l'arrestation du citoyen Cluseret à la Commune, qui l'a décrétée.

La Commune a pris d'ailleurs toutes les mesures nécessaires pour retenir en son pouvoir le fort d'Issy. (1)

Qu'on remarque la marche suivie. Un mensonge sert de prétexte à Andrieu pour me faire sortir de la salle. La Commune refuse de m'entendre. Sûr, cette fois, de ne pas avoir de contradicteur, Delescluze m'attaque vivement et m'accuse d'incapacité, d'incapacité militaire lui, Delescluze!! Mais il s'oppose à ce que je m'explique ou me défende.

Venez donc ensuite parler des tribunaux secrets de l'Inquisition et reprocher à Versailles ses Conseils de Guerre!

Ce n'est pas tout, ce fort que j'ai repris, ce fort lâchement abandonné par un des leurs, mis là sans m'en prévenir, ce sont eux qui ont pris les mesures nécessaires pour le maintenir au pouvoir de la Commune!

Lâcheté, mensonge, hypocrisie, ignorance et présomption, voilà donc de quoi se composait le bagage politique de ces meneurs du peuple.

Une cause représentée par de telles gens et défendue par de tels moyens ne pouvait, hélas, triompher.

L'expérience ne l'a que trop prouvée et les victimes de ces meneurs incapables expient maintenant cruellement la faute d'avoir préféré leurs déclamations vides à une action peu bruyante et peu brillante, il est vrai, mais sûre. Les imbéciles criaient à la tactique Trochu. Mais la tactique Trochu n'était défectueuse que parce que la famine était à craindre; avec Paris ravitaillé, elle était la meilleure (2).

A minuit je fus conduit, par Landrin et Lachapelle, commissaire de Police, de l'Hôtel de Ville à Mazas, où je fus reçu par Garreau qui m'accueillit par ces paroles: «Voilà, général, ce que c'est que d'avoir refusé la dictature. Si vous l'aviez accepté, ce seraient eux et non vous qui seriez ici!»

Ce à quoi je répondis: «A ce prix, j'aime encore mieux être à Mazas, car jamais la dictature ne fondera la liberté.»

Peu après, Protot envoya l'ordre de me mettre au secret le plus absolu. Ordre exécuté plus sévèrement que sous l'Empire, car je ne pouvais recevoir même le Journal Officiel.

Une circonstance était venue concourir à indisposer les esprits contre moi. Le Siècle avait publié, le matin, un télégramme de Berlin annonçant que je m'étais engagé à faire mettre l'archevêque en liberté.

J'ai dit ce qu'il y avait de vrai dans cette affaire.

Depuis longtemps, j'étais prévenu de ce qui se tramait contre moi. Régère était venu à plusieurs reprises pour m'en avertir; mais, ne me trouvant pas, il chargeait Rossel de ce soin. Celui-ci me prévint une fois ou deux, mais en concluant invariablement au renversement de la Commune incapable et renfermant des éléments plus que suspects.

Tout cela était vrai, mais la Commune eût-elle été plus inepte et plus suspecte encore, je l'aurais défendue quand même par respect pour le principe. Il ne fallait pas donner au peuple le mauvais exemple de l'insurrection entre nous. C'était livrer Paris. Et la preuve c'est que mon arrestation qui, certes, n'avait pas l'importance d'un coup d'Etat, entraîna la chute de Paris et de la Commune comme on pourra s'en rendre compte. Une seule fois je rencontrai Régère et répondis ce que je répondais à tout le monde: «Je suis résolu à me laisser faire.» Il en fut de même pour les officiers supérieurs de la Garde Nationale et pour le poste du Ministère. Je ris quand je pense que la Commission Exécutive croyait s'être assurée des issues du Ministère. Or, la première chose qu'avaient faite les gardes avait été de me prévenir et de me demander mes ordres. Si j'avais eu la moindre velléité de mettre Commune et Commission Exécutive, avec les Verlets, par-dessus le marché, sous les verrous, je n'aurais eu qu'à faire un signe.

J'avais un autre motif que celui du respect dû au principe communal il était impossible de marcher avec l'élément Jacobin représenté par Delescluze et la majorité; s'en débarrasser violemment, je l'ai dit, était coupable et me semblait odieux. Il ne me restait qu'une seule chose à faire; les user au pouvoir.

Je savais que la défense avait au moins pour quinze jours d'existence malgré toutes les fautes qu'on pourrait commettre et qu'il n'en fallait pas dix pour prouver aux moins clairvoyants ce dont étaient capables Delescluze et les siens. Après ces dix jours, il faudrait bien ou revenir à moi, ou sombrer et, cette fois, libre de mes actions, débarrassé de tous les déclassés qui composent le parti Jacobin, m'appuyant exclusivement sur les travailleurs et purifiant l'Internationale, j'en faisais la base d'un gouvernement stable. Je tenais pour suspect tout ce qui ne pouvait justifier d'un travail professionnel régulièrement accompli dans les temps calmes. Par là je purgeais la ville de tous les agents versaillais et de tous les bourgeois réactionnaires.

Tranquille à l'intérieur je n'avais plus aucune crainte pour la défense de Paris.

Sans la frasque de Rossel, mon calcul se réalisait de point en point. Ce qui suit le démontrera.

La cellule dans laquelle je fus mis à Mazas, 62, je crois, ou 64, 6ème division, était fort malsaine, mais probablement pas plus que les autres. Les latrines qui se trouvent dans chaque cellule répandaient une odeur infecte. Fatigué outre mesure par le travail surhumain auquel j'avais été condamné pendant 28 jours et 28 nuits je fus pris d'une espèce de fièvre qui acheva de m'abattre.

Malgré mon état maladif, je ne perdais pas de vue mon objectif unique la défense de Paris. Connaissant bien ces trois éléments l'armée versaillaise, la Garde Nationale et la direction militaire de la Commune, je n'étais rassuré qu'à moitié. Le médecin m'apprit, le surlendemain de mon entrée, que Rossel me remplaçait provisoirement. C'était le meilleur choix qu'on pût faire. Mais il dérangeait mes calculs. Je ne croyais pas à cette fourberie de sa part et comptais que Delescluze me succéderait. Je savais que Rossel était insuffisant et ne durerait pas une semaine. Il n'avait ni autorité personnelle, ni connaissance des hommes, ni expérience dans le commandement et, de plus, il était cassant à ne pas être toléré même par des soldats réguliers. Je le croyais très bon officier du génie, sur réputation, car je ne l'avais jamais vu s'occuper de son métier. Mais en tout cas cela ne suffisait pas. Dans ces circonstances j'écrivis chaque jour à la Commission Exécutive et à Protot puisque je ne pouvais communiquer avec d'autres, pour leur recommander les points les plus importants de la défense.

Ces recommandations peuvent se résumer ainsi:

Substituez les engins aux hommes. Activez la fabrication des mitrailleuses et des abris mobiles blindés. Hâtez la batterie du parc des oiseaux ainsi que la construction du redan dont j'ai ordonné l'érection en avant de la Porte-Maillot, le 30 au matin.

Ce redan battait de flanc la Porte Dauphine, le seul véritable point faible de la défense et non le Point du Jour comme le dit Mac-Mahon qui, a lu qu'en principe le saillant d'une place est son point d'attaque, applique ici le principe sans discernement.

Hâtez la construction des places d'armes de l'Arc de Triomphe, d'Eylau et du Trocadéro. Reliez-les par de fortes barricades à tous les débouchés de rues intermédiaires et faites partout sauter les voûtes du chemin de ceinture, afin d'avoir un formidable fossé à substituer à celui de l'enceinte.

Ces instructions essentielles je les ai répétées chaque jour non seulement de Mazas, mais de l'Hôtel de Ville, on verra le compte qu'on en a tenu.

Quant à la rive gauche, je m'en inquiétais peu. Je savais que l'ennemi n'entrerait pas de vive force par la, au moins avant que Delescluze et les siens ne se fussent usés. Ce que je craignais, c'était une surprise par la Porte Dauphine.

On me demandera pourquoi je n'avais pas prescrit des travaux en arrière? La disposition des lieux ne s'y prête pas. Ouvert de toutes parts, il aurait fallu pour défendre efficacement cet espace, faire des travaux considérables que la Garde Nationale n'eût jamais voulu faire. Les travaux dont j'ai parlé plus haut remédiaient en partie à l'inconvénient de la Porte Dauphine.

Au bout de quelques jours, je reçus la visite de Gambon qui me promit de demander qu'on respectât la loi à mon égard, loi qui ordonnait que tout accusé fût interrogé dans les 24 heures. Puis vinrent des Inspecteurs des Prisons, puis le commissaire de l'Hôtel de Ville. Tous me témoignaient beaucoup de sympathie et m'apprenaient que les choses allaient de mal en pis, grâce à Rossel qui mécontentait la Garde Nationale.

Le médecin obtint que je me promenasse dans le préau, accompagné d'un gardien, aux heures où les détenus restent dans leur cellule. Cette faveur qu'avaient obtenu également l'archevêque et l'abbé Deguerry, dont les cellules étaient situées à droite et à gauche de la mienne, dans le même corridor, nous forçait à alterner nos promenades; quand l'un rentrait, l'autre sortait. C'est ainsi que je les apercevais de temps à autre quand ils rentraient dans leur cellule.

Sept ou huit jours après mon arrestation, on me manda au Cabinet du juge d'instruction. Ce monsieur, fort poli, me demanda mes noms et prénoms, puis nous nous adressâmes réciproquement la même question:

- Pourquoi suis-je à Mazas? - Pourquoi êtes-vous à Mazas?

Il m'avoua n'avoir ni dossier ni plainte, ni pièces d'aucune espèce contre moi. Lui aussi me promit de réclamer l'exécution de la loi.

Pauvres gens! La loi, avec Delescluze et son école dix fois plus despotique que celle des Bonaparte, la loi, c'était celle des jésuites: la fin justifie les moyens. Passe encore si elle les justifiait, mais si, comme dans l'espèce, le despotisme substitué à la justice mène au désastre par l'incapacité, quel sera le châtiment de l'erreur?

Delescluze déjà mort se fait tuer. Et après ?

La capitale révolutionnaire du monde succombe sous les coups de la réaction. Cent mille citoyens, victimes de l'erreur, la paient de leur existence ou de leur liberté, le travail saigné à blanc, râle sous le talon du capital triomphant et il suffirait de quelques heures retranchées d'une existence finie pour expier semblable crime!

Bien plus, le peuple, oublieux du forfait, tresse des couronnes pour les services passés. Arrière tout ce sentimentalisme corrupteur et efféminé. Le peuple ne doit connaître qu'un mot dans ses appréciations: Justice. Un crime, le plus grand de tous, a été commis, celui de livrer le travail au capital, alors que, par un concours de circonstances exceptionnelles, le premier avait des chances sérieuses d'écraser son tourmenteur séculaire. Les conséquences terribles de ce crime, nous les avons tous endurées; il faut que le peuple demeure inflexible, oublie les services pour ne se souvenir que du crime et châtie, même après la mort, le coupable, afin de fermer à l'avenir l'ère des incapables présomptueux ou des traîtres.

Razoua vint également me voir et me témoigner son indignation. Je le priai de voir La Cécilia et de lui dire d'user de son influence pour forcer la Commune à me juger. Mais la situation, d'inique était devenue très embarrassante pour ceux qui m'avaient fait arrêter. Ils comptaient sur le succès pour se dispenser de justifier leur crime. Et, en effet, le succès eût été la meilleure des raisons pour justifier mon remplacement. Mais mon arrestation, mais le guet-apens, lâche et plat, employé pour m'enlever de la Commune et me fermer la bouche! Le succès même n'aurait pas justifié cela. Il faut être Bonaparte ou Loyola pour livrer la justice au succès.

Malheureusement, jamais le succès ne se montra si rebelle. On aurait juré qu'il était complice de la justice. La nouvelle de mon arrestation fut le signal du départ des indécis flottant entre la Commune et Versailles. Et, vraiment, en face de semblables mépris des principes les plus élémentaires d'équité comme de légalité, qui pouvait se croire sûr du lendemain? Qui pouvait se fier à ce Gouvernement qui faisait des lois pour les enfreindre, décrétait l'interrogatoire de tout accusé dans les 24 heures, sa mise en liberté ou son acte d'accusation dans 48 heures et qui, sans acte d'accusation, sans interrogatoire, supprimait arbitrairement et violemment non seulement un simple citoyen, mais un des citoyens ayant donné le plus de gages, ayant subi le plus de persécutions pour sa cause.

Les commerçants qui s'étaient formés en syndicat, rassurés par les garanties que leur offrait la nouvelle administration de la guerre et qui s'étaient engagés à se soumettre aux clauses stipulées par moi en faveur des ouvrières dans tous les marchés qu'ils passeraient avec l'administration, rompirent immédiatement leur association.

Ce n'était pas tout; chacun savait que je n'aurais jamais toléré certains excès.

Les troupes Versaillaises redoublèrent d'ardeur. A tort ou à raison la défense militaire reposait sur mon nom comme aussi la confiance, très limitée, du reste, mais enfin le peu de confiance si on veut, que les Allemands avaient dans la résistance de la Commune. Or, ce peu de confiance était à ménager, car le jour où Bismarck traitait définitivement avec Thiers il fallait que Versailles triomphât quand même pour payer la Prusse. La Commune n'était plus qu'un obstacle, obstacle que Bismarck supprimait sans coup férir par une simple lettre au général Fabrice lui enjoignant de ne laisser entrer aucun approvisionnement dans Paris, contre cela il n'y avait rien, absolument rien à faire qu'à mettre bas les armes ou faire sauter Paris. Mais faire sauter Paris, simple déclamation! Où étaient les hommes professionnels pour faire ce travail gigantesque. Où étaient l'union des cœurs, l'unité des vues, l'énergie froide, nécessaire pour prendre et exécuter de semblables résolutions? Delescluze, Vermorel, Tridon, Ranvier, Viard, Vaillant, Franckel, Varlin, Razoua et quelques autres l'eussent fait. Mais toute cette innombrable pléiade de petits crevés révolutionnaires, toute cette jeunesse boulevardière, occupée à salir la presse, révolutionnaire pour vivre et jouir, exactement comme leurs congénères du Figaro et du Gaulois, croit-on que ceux-là auraient accepté cette fin héroïque? Ils auraient avec la même facilité et sans transition aucune, prouvé au peuple que son devoir était de se soumettre et que l'héroïsme consistait à ouvrir les portes afin de réserver des existences si précieuses à la cause, à la jouissance et à l'avenir.

Qu'on remarque la date du Traité de Francfort - 10 mai - et on verra qu'elle coïncide avec la chute de Rossel et son remplacement par Delescluze, le lendemain du jour où, sorti de Mazas, on croyait généralement que j'allais reprendre en main la direction de la défense de la Commune. J'ai dit on croyait et non je. D'une part, les meneurs de la Commune étaient encore infatués de leur compétence en toutes choses et Delescluze ne s'était pas usé au pouvoir. Je n'aurais probablement pas accepté ce que, du reste, la Commune ne m'eût pas offert.

Le 10 mai, Bismarck était fixé sur le sort de la Commune et l'avait fixé en traitant avec Thiers.

(1) Malon (B.), La troisième défaite du prolétariat français, Neuchâtel, 1871, PP. 290-291.

(2) L’un des plus grands reproches que les contemporains et l’histoire ont fait à Cluseret est d’être resté sur la défensive. Il faut cependant noter que du 18 mars au 4 avril 1871 – date de sa prise effective du commandement militaire – l’armée versaillaise s’était réorganisée tandis que celle de Paris s’était désorganisée. Par ailleurs B. Malon écrit qu’en nommant Cluseret la Commune déclara «qu’elle entendait tenir désormais les opérations militaires sous sa direction, et [qu’elle] ordonna à Cluseret de rester sur la défensive.», (B. Malon, La troisième défaite du prolétariat français, Neuchâtel, 1871, page 207).

Recopié du livre "1871: La Commune et la question militaire"

Première parution: Cluseret, Mémoires, tome II, Paris, Jules Lévy, 1887, pages 81 à 93.

Le livre "1871: La Commune et la question militaire"

Le livre "1871: La Commune et la question militaire"

Voir aussi "Le général Cluseret raconte la Commune, 1ère partie: Les débuts de la Commune de Paris" sur le lien suivant:

http://lagazetteducitoyen.over-blog.com/2019/05/le-general-cluseret-raconte-la-commune-1ere-partie-les-debuts-de-la-commune-de-paris.html

et

"La Guerre des rues, un manuel d’insurrection écrit par Cluseret, un ancien général de la Commune de Paris" sur le lien suivant:

http://lagazetteducitoyen.over-blog.com/2018/11/la-guerre-des-rues-un-manuel-d-insurrection-ecrit-par-cluseret-un-ancien-general-de-la-commune-de-paris.html

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