Histoire: 1900, quand Jean Jaurès s’enflammait pour la révolte des Philippins contre les colonialismes espagnol et américain

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En 1900, le socialiste français Jean Jaurès écrit une préface pour le livre d’Henri Turot, «Aguinaldo et les Philippins», qui est publié cette année-là. Dans ce texte, il exprime toute son admiration, sa sympathie et sa solidarité vis-à-vis du peuple philippin qui, après avoir longtemps lutté contre le colonialisme espagnol, a commencé à se révolter contre la nouvelle occupation du pays par les USA.  

Ci-dessous, la préface enflammée de Jean Jaurès:

A gauche le socialiste français Jean Jaurès (1859-1914), à droite le dirigeant des révoltés philippins Emilio Aguinaldo (1869-1964)

A gauche le socialiste français Jean Jaurès (1859-1914), à droite le dirigeant des révoltés philippins Emilio Aguinaldo (1869-1964)

Préface à «Aguinaldo et les Philippins»

Par Jean Jaurès en 1900

Le livre substantiel et vivant de Turot arrive juste au bon moment. Juste au moment où l'opinion américaine est appelée à régler le destin des Philippines, il est bon que, dans chaque pays, la conscience publique soit correctement informée de la magnifique lutte du peuple philippin pour l'indépendance. Il est certain que la passion impérialiste et la puissance des intérêts capitalistes aux États-Unis ne céderont pas face aux vœux de la conscience humaine éclairée des amis sincères de la paix et du droit. Néanmoins, il existe aujourd'hui une solidarité morale entre les peuples, et d'un pays à l'autre il y a des répercussions inévitables sur l'opinion et les sentiments. Il n'est pas du tout paradoxal de dire que les Philippins vaincus seront mieux traités si tous les pays civilisés connaissent et admirent leur héroïque combat pour la liberté.

Turot a étudié ce drame dans les documents, et qui plus est, il est allé aux Philippines pendant la lutte. Un frémissement de sympathie immédiate et de colère douloureuse se mêle à son récit.

Comment ne pas être ému par ce drame, par la terrible déception d'un peuple qui, dans sa lutte même pour la liberté, semble avoir trouvé une sujétion nouvelle et définitive? Pendant des siècles, ce peuple intelligent et fier, qui a de nombreux traits communs avec les Japonais, a été placé sous la domination étouffante des moines et des généraux espagnols. Espionnés dans les mouvements les plus secrets de leurs pensées, systématiquement détournés par leurs éducateurs de la science précise et vivante et perdus dans les subtilités théologiques, leurs maîtres espéraient profiter de l'inquiétude de leur esprit. Soumis à un régime d'inquisition perpétuelle, de torture et de terreur, dépouillés par les fonctionnaires prévaricateurs de presque tout le fruit de leurs travaux, [les Philippins] n'ont pas cessé, surtout depuis un siècle, de manifester l'énergie de leur vie intérieure à travers des soulèvements héroïques. Les plus riches parmi les jeunes allaient en Europe ou dans les grands ports de Chine, où la pensée européenne avait déjà pénétré, et ils revenaient aux Philippines avec le désir passionné de répandre la liberté et le droit sur cette terre ardente, stérilisée par l'ombre du moine. La vie et la mort de Rizal sont certainement l'un des épisodes les plus émouvants de l'histoire humaine. En Europe, il se pénètre de toute la science moderne; il retourne aux Philippines, non pour les soulever, mais pour tenter par un effort suprême d'ouvrir l'esprit de leur maître aux nouvelles nécessités. Mais il est saisi, jugé et exécuté, et avant de mourir, la nuit précédant son ultime agonie, tandis que sa fiancée pleure en s'agenouillant devant la porte de sa cellule, il écrit un poème admirable où l'amour de la liberté se mêle à une sorte d'adoration panthéiste pour la terre et le ciel. Turot a eu raison de nous donner les détails de ce drame: la vie et la mort de Rizal envoient un frisson sacré dans nos âmes, et il est impossible que le peuple qui a suscité de tels dévouements ne soit pas enfin libre.

Mais quelle ironie cruelle dans les événements! La guerre éclate entre les États-Unis et l'Espagne à propos de Cuba. Les Philippins peuvent croire que le moment est venu pour leur indépendance nationale. Au début, les États-Unis semblent les encourager. Mais les Philippins s'aperçoivent bientôt que les États-Unis ont simplement l'intention de substituer leur domination à celle de l'Espagne. Et ils sont forcés d'admettre avec désespoir qu'ils vont rester des sujets, et qu'en plus ils ont été dupés par ceux qui prétendaient les libérer. Etre délivré de l'Espagne et ne pas être libre: le prophète qui aurait annoncé cette étrange destinée aux Philippins aurait meurtri chaque fibre de leur cœur.

Turot a une profonde sympathie pour le leader philippin Aguinaldo qui, après avoir combattu la tyrannie espagnole, lutte contre la déloyauté américaine. Cette sympathie élevée lui cache peut-être certaines des erreurs commises par Aguinaldo. Il semble qu'il ait imprudemment fait confiance aux États-Unis. Il n'a exigé aucun engagement écrit et n'a pris aucune précaution. Il aurait dû savoir que les intérêts capitalistes gouvernent la politique des États-Unis et que les puissants syndicats sucriers exigeaient l'annexion. C'est peut-être aussi le cas qu'Aguinaldo, dans le projet de constitution provisoire qu'il a formulé, se donne un rôle trop ouvertement dictatorial, ce qui prête aux polémiques de la presse américaine.

Mais ces réserves ne peuvent diminuer l'admiration due au courage. Et ils ne peuvent en aucun cas atténuer les torts commis par les États-Unis.

Il serait vain d'espérer qu'à cette heure l'opinion publique américaine sera amenée à une politique plus équitable. Même si la candidature de M. Bryan devait triompher, ce n'est pas une indépendance totale qui serait accordée aux Philippines, mais une autonomie conditionnelle et limitée. Dans le monde, il n'y a pas un seul homme conscient des droits de l'homme qui ne fasse le vœu que les Etats-Unis n'abusent point de leur puissance. Ils peuvent réparer beaucoup de choses en assurant aux Philippines un régime de liberté civile et de liberté politique, en développant parmi eux l'éducation, la science et l'activité économique.

Le capitalisme aveugle et égoïste le permettra-t-il?

Lien de l'article en anglais:

https://www.marxists.org/archive/jaures/1900/philippines.htm

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