Histoire: août 1952, un jeune étudiant cambodgien à Paris, qui deviendra célèbre sous le nom de Pol Pot, écrit son premier texte politique

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En août 1952 à Paris, Saloth Sar, un jeune étudiant cambodgien âgé de 27 ans et qui deviendra connu sous le nom de Pol Pot plus d’une vingtaine d’année plus tard, rédige son premier article politique. Dans ce texte, il dénonce la prise de pouvoir par le roi Norodom Sihanouk qui obligea l’assemblée démocratiquement élue et le gouvernement du Parti démocrate à démissionner pour les remplacer par son propre gouvernement avec l’aide des autorités coloniales françaises qui trouvaient le précédent gouvernement trop indépendantiste à leurs yeux. C’est le seul de ses écrits d’avant la prise de pouvoir par les Khmers rouges qui nous soit parvenu. Il nous a semblé intéressant au point de vue historique, de le republier ici.

Pol Pot à droite avec le président vietnamien Hồ Chí Minh au centre et le dirigeant communiste laotien Kaysone Phomvihan à gauche en 1965. Hồ Chí Minh est mort en 1969 et Pol Pot a pris le pouvoir au Cambodge en 1975 ainsi que Kaysone Phomvihan au Laos la même année.

Pol Pot à droite avec le président vietnamien Hồ Chí Minh au centre et le dirigeant communiste laotien Kaysone Phomvihan à gauche en 1965. Hồ Chí Minh est mort en 1969 et Pol Pot a pris le pouvoir au Cambodge en 1975 ainsi que Kaysone Phomvihan au Laos la même année.

L’article ci-dessous:

Monarchie ou démocratie

Écrit par Saloth Sar (alias Pol Pot), en utilisant comme signature le pseudonyme «Khmer Deum» (khmer original) en 1952.

Publié à l'origine en khmer sous le titre «Reacheathibtey ry Brachathibtey» dans le journal «Khemara Nisit» (étudiant khmer), en août 1952.

Transcription / Markup for Marxists.org: Juan Fajardo, janvier 2020.

Le 15 juin 1952, S.M. Norodom Sihanouk a dissous le gouvernement et, en même temps, a menacé de dissoudre l'Assemblée populaire si elle s'opposait à sa prise de contrôle du pouvoir. Ce coup d'État royal a agité tout le pays et nous, les citoyens, devons réfléchir à ses causes.

Certes, la constitution donne au roi le pouvoir de dissoudre le gouvernement, mais ce coup d'État est un acte d'injustice car le roi a bafoué les droits démocratiques et commis un acte de mépris vis-à-vis de l'assemblée élue qui représentait légalement le peuple. Si le roi se souciait vraiment des intérêts de la nation, de la sécurité du peuple, comme il le dit souvent dans ses discours, il ne devrait pas effectuer ce coup d'État royal par la force. Il aurait dû réunir le gouvernement pour trouver les meilleurs moyens de chasser l'armée française et les complices des Français, afin d'obtenir l'indépendance directe du pays. Le roi aurait dû s'allier à l'Assemblée. Pourquoi?

L'histoire nous montre que seuls l'Assemblée et les droits démocratiques peuvent accorder quelques brins de liberté au peuple khmer, comme, par exemple, à l'époque du prince Youthevong. Lorsqu'il n'y aura plus l'Assemblée, le pays sera immédiatement enchaîné. En 1949, le roi régnant s’est allié avec Yem Sambaur et notre pays était, à cette époque, lié par un traité avec la France qui resta très longtemps au Cambodge.

Le peuple khmer se souvient de cette histoire et ne l'oublie pas; seuls ceux qui ne pensent qu'à leurs intérêts personnels peuvent l'oublier. Ce coup d'État du 15 juin nous montre que nous ne sommes pas du tout sous le règne d'une monarchie constitutionnelle, mais plutôt sous un régime de monarchie absolue. Le roi est absolu; il cherche à détruire les intérêts du peuple lorsqu'il est en position de faiblesse; il est préoccupé par le fait que plus un peuple est éduqué, plus il lui devient facile de voir les fautes des rois. Le roi absolu utilise de bonnes paroles, mais son cœur reste méchant; il utilise la démagogie pour tromper le peuple.

I. Qu'est-ce qu'une monarchie?

C'est une doctrine qui confie le pouvoir à un petit groupe d'individus qui ont des situations professionnelles élevées, afin qu'ils puissent exploiter la majorité des autres classes sociales. La monarchie est une doctrine injuste, aussi néfaste qu'un fléau putride. L'humanité doit l'abolir. La monarchie est une doctrine absolue qui n'existe que par le népotisme. Ses défauts sont nombreux.

1. La monarchie est l'ennemie du peuple.

L'histoire nous montre que depuis que notre pays existe, nous avons toujours été dominés et exploités par la monarchie. La condition du peuple ne vaut pas mieux que celle de l'animal; le peuple, considéré comme un troupeau d'esclaves, est obligé de travailler sans relâche, nuit et jour, pour nourrir la monarchie absolue et son harem de courtisans.

2. La monarchie est l'ennemie de la religion.

Les gens croient que la religion est leur amie, c'est pourquoi ils ont du respect pour elle et la placent au-dessus de l'homme. Mais depuis l'Antiquité, la monarchie utilise la démagogie en faisant croire au peuple qu'elle représente aussi la religion, qu'elle respecte les dix vertus royales. Pour convaincre les gens et les exploiter plus facilement, la monarchie a fait composer aux poètes la légende de Preah Leak Chinavong, selon laquelle le roi avait toujours droit à la vie et à la mort sur le peuple. Mais les moines éclairés ont toujours très bien compris la nature de la monarchie et ont trouvé des moyens d'expliquer au peuple qu'il ne fallait pas lui faire confiance. Ils ont composé l'histoire de Themh Chey pour montrer qu'un enfant du peuple, Them Chay, peut vaincre un roi ignorant; Themh Chay ose s'opposer à la couronne. La monarchie a détruit la religion bouddhiste par d'autres moyens, par exemple en divisant les moines en plusieurs groupes, créant un rang plus élevé, celui du Samdech (Seigneur).

3. La monarchie est une amie du colonialisme.

L'histoire que l’on peut observer est que, depuis que notre pays est sous la domination française, les rois khmers s'éloignent de plus en plus du peuple khmer. Leur désignation, pour accéder au trône, relève de l'autorité française. Ainsi, le roi régnant n'est qu'un pion des colonialistes, s'alliant avec eux pour préserver sa couronne et la monarchie. Il y a toujours des luttes pour le trône. Le prince Youkanthor a été éliminé de la succession par les Français qui ont préféré confier le trône à S.M. Sisowath; Il existe de nombreuses luttes de ce genre.

4. La monarchie est l'ennemie de la connaissance.

Elle utilise tous les moyens afin que les gens soient suffisamment incultes pour croire que le Roi est l'Être suprême. Lorsqu'un peuple est éduqué, il devient l'ennemi virulent de la monarchie et il veut désespérément son abolition. Voici quelques exemples:

- Notre grand maître Bouddha était très instruit; il se rendit vite compte que son père, le roi Suthotana (sanscrit: Soddhodana) s’était injustement enrichi, laissant le peuple languir sans-abris, sans écoles et sans hôpitaux dans l'ignorance, la maladie, la famine. Bouddha a alors décidé d'abandonner la monarchie pour devenir l'ami de l'Homme et du peuple, en apprenant aux hommes à s'aimer.

- Le prince Youthevong, très instruit, a également abandonné les monarchistes pour instiller la démocratie au peuple khmer.

II. Qu'est-ce qu'une démocratie?

C'est un régime qui confie le pouvoir à la majorité du peuple. Ainsi, la démocratie est totalement contraire à la monarchie. Ces deux régimes sont ennemis et ne peuvent coexister, comme le prouve le coup d'État royal du 15 juin.

L'histoire montre que ces deux régimes s'opposent toujours et que la paix ne peut être établie tant que la monarchie n'est pas partie. La révolution de 1789 en France, sous la direction de Robespierre et Danton, a supprimé la monarchie et exécuté le roi Louis XVI.

La révolution de 1917 en Russie, avec Lénine et Staline comme guides, a, elle-aussi, complètement aboli la monarchie. La révolution de 1924 en Chine, le peuple étant sous la direction du Dr Sun Yat-sen, a mis fin à la monarchie et retiré le pouvoir à toute la famille impériale.

La démocratie est un régime que les peuples de tous les pays adoptent maintenant; il est aussi précieux que les diamants et ne peut être comparé à aucun autre régime. C’est pourquoi le peuple khmer chante: «Le régime démocratique dans le monde d’aujourd’hui est comme un fleuve qui descend des montagnes, à la suite des plantes, auquel personne ne fait obstacle…». Le régime démocratique fait partie de la morale bouddhiste, car notre grand maître Bouddha a été le premier à l'enseigner. Ainsi, seul le régime démocratique peut sauvegarder la valeur profonde du bouddhisme.

III. Le coup d'État royal

Ce n'est pas la première fois que H.M. Norodom Sihanouk a abusé de la volonté du peuple khmer. On voit que, quand le peuple est faible et se laisse aller, le roi en profite pour mépriser la constitution, comme cela s'est produit en 1949 lorsqu'il a tenté de camoufler son absolutisme. Mais, ne pouvant plus cacher ses intentions, il a pris, le 15 juin, la décision injuste de faire un coup d'État, au mépris même de ses amis monarchistes, dont certains sont en prison.

La question qui se pose est de savoir sur quelle force le roi compte-t-il pour exécuter le coup d'État?

1. Ce coup d'État est le résultat de la puissance coloniale française.

La preuve se trouve dans le discours royal du 4 juin, lors de la réunion du Conseil du Royaume. Nous notons les passages suivants: «J'ai (le roi) rencontré récemment M. Vincent Auriol, il m'a confié les affaires de S.E. Son Ngoc Thanh… Récemment aussi, M. Letourneau a partagé mon avis et m'a dit qu'il avait promis d'alléger certaines clauses si un futur gouvernement (khmer) était prêt à réprimer les résistants (Issarak) et à assouplir ces clauses une fois la guerre terminée.» Dans le message royal au peuple, le roi a déclaré que «nous pouvons compter sur l'aide que nos alliés français et américains nous apportent».

Tout cela prouve clairement que ce coup d'État a été soutenu par le colonialisme français.

2. Le coup d'État est l'œuvre de la monarchie.

D'autres preuves peuvent être trouvées dans les messages royaux: «Ayant hérité de cette monarchie qui date de seize siècles, pour gouverner le peuple...» (Message aux étudiants). «Par mes devoirs de roi, par ma responsabilité devant la patrie, devant le peuple, devant l'histoire et devant mes ancêtres qui m'ont légué cette monarchie nationale...» (Message à la nation). «Même si je dois devenir un simple citoyen, je défendrai toujours la monarchie» (Discours du Roi aux étudiants à Paris). Tous ces discours du roi prouvent que le coup d’État a été fait uniquement dans l’intérêt royal.

IV. Le gouvernement

S.M. Norodom Sihanouk est le chef du gouvernement issu du coup d'État. Les autres ministres sont des courtisans qui ignorent la politique et ignorent les malheurs du peuple. Chacun doit réfléchir attentivement au sort du peuple khmer qui n'a même plus la liberté de tenir une réunion de plus de quatre personnes.

V. Le programme gouvernemental

Les discours du roi montrent clairement que le programme du nouveau gouvernement pour la période de trois ans où le roi détiendra le pouvoir absolu, est divisé en deux parties:

1. Au cours des deux premières années, faites la guerre aux insurgés (les patriotes nationaux).

2. La troisième année, négocier avec la France, qui promet de lui accorder une indépendance totale.

Un tel programme vise uniquement à bâillonner le peuple, à arrêter et expulser ceux qui osent s'opposer à la politique du roi. Ensuite, il vise à dissoudre les partis politiques qui s'opposent aux intérêts du trône, car les partis politiques ne restent pas silencieux. Enfin, la politique du roi est de provoquer une guerre civile qui brûlera tout, même les pagodes. Les moines, le peuple, les fonctionnaires connaîtront de douloureuses séparations familiales, ils verront leurs parents, leurs femmes et leurs enfants écrasés par les chars, brûlés au napalm; les récoltes seront détruites. L'armée colonialiste, que la monarchie absolue a déjà appelée à la rescousse, a déjà commis des actes de pillage et de violence contre les femmes... Dans l'administration, les colonialistes seront les maîtres, comme avant.

La question se pose alors de savoir qui sera le vainqueur des deux premières années de cette guerre destructrice. En supposant que la monarchie réussisse à réprimer les patriotes nationaux, la question est de savoir si, la troisième année, le Cambodge fait appel au secours du Siam, il devra rendre hommage au Siam, et si le roi fait appel à la France, il devra rendre hommage à la France. Ainsi, le roi Norodom Sihanouk qui a fait appel à la France, doit laisser les colonialistes lier le Cambodge à la France par des traités qui lui permettront de dominer le Cambodge à jamais.

Lien de l’article en anglais:

https://www.marxists.org/archive/pol-pot/1952/00001.htm

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