Histoire: en Malaisie les anarchistes chinois ont créé les premiers syndicats du pays

Publié le

Par le professeur Datuk Khoo Kay Kim et Ranjit Singh Malhl 
 

Manifestation d’Anarchistes le 1er mai 2015 à Kuala Lumpur, Malaisie

Manifestation d’Anarchistes le 1er mai 2015 à Kuala Lumpur, Malaisie

L'article de K. Baradan sur «Les hommes qui ont tout donné pour la justice» dans The Star (Supplément du jour de la fête nationale) du 31 août 1993 est extrêmement intéressant.
C'est la première fois que le public est informé du rôle joué par l'administration britannique dans la formation du mouvement syndical en Malaisie. L'homme directement responsable de la formation des syndicalistes et de la création de syndicats était John Brazier. Baradan fait remarquer que dès 1949, Sir Henry Gurney (le Haut-Commissaire qui fut assassiné près de Fraser’s Hill en 1951) voulait que le mouvement syndical soit contrôlé par des Indiens. Ce qui explique en partie pourquoi les Indiens semblent dominer les syndicats, question que l’on se pose depuis longtemps dans le pays. 
La réponse apportée généralement est que les Indiens, étant plus bavards, se tournaient plus facilement vers le syndicalisme. Ceci nous rappelle la réponse presque similaire de Harry Miller à la question suivante: «Pourquoi le mouvement communiste dans ce pays était-il initialement dominé par les Hainanais?» Miller répondit qu’ils avaient un complexe d’infériorité. C’est le genre de propos qu’on peut tenir dans les bars.
Les pionniers du mouvement syndical dans ce pays ne sont pas les Indiens, mais les Chinois. Les activités syndicales ont commencé après la Première Guerre mondiale, dans la clandestinité. Elles étaient menées par un groupe de Chinois de tendance anarchiste. Ce qui n’est pas étonnant, l'anarchisme ayant été importé de Chine dans ce pays. En Chine, la personne largement reconnue comme le «père de l'anarchisme» est Lau Sze Fuk (connu dans les livres d'histoire sous le nom de Liu Shih-fu).
En 1912, il fonda à Canton une organisation anarchiste appelée la société Hui-ming hsueh-she (Le Cri du Coq, ou Cock-crow society) qui publiait le magazine Min-Sheng (La Voix du Peuple), mieux connu dans ce pays sous le nom de Man Seang (en dialecte cantonais).
L’édition française a reçu le titre La Voco de la popolo (en espéranto, la langue internationale qui n'a pas réussi à décoller).
En 1914, Lau Sze Fuk fonda, à Shanghai, la Société des Camarades pour le Communisme Anarchiste, également connue sous le nom de Parti anarchiste chinois, en chinois Wu-cheng-fu tang, (en cantonais, Mo Cheng Fu Tong), ce qui signifie littéralement: «Parti anti-gouvernement». Il définissait de manière très simpliste le concept d'anarchisme.
Le Parti anarchiste fut créé en Malaisie en 1919 et ses objectifs étaient les suivants :
«Liberté, égalité, fraternité, communauté de biens, coopération. Chacun fait ce qu'il peut et prend ce dont il a besoin. Pas de gouvernement, ni de lois ni d’armée, pas de propriétaires fonciers, pas de capitalistes ni de classe dirigeante. Pas d'argent, pas de religion, pas de police, pas de prison, pas de dirigeants. Pas de députés, pas de chefs de famille. Personne ne restera sans instruction ou sans travail. Pas de formalités de mariage, pas de différence de classe, pas de riche ni de pauvre. La méthode à adopter est donnée par l'organisation des camarades au moyen de centres de communication, par la propagande, dans des brochures, par les discours et l'éducation, par la résistance passive face à ceux qui sont au pouvoir. Ne payez pas d'impôts, cessez de travailler, cessez de commercer; utilisez l'action directe, assassinez et répandez le désordre. L'anarchie est la grande révolution.»
Il ressort clairement des termes utilisés par le mouvement dans ce pays qu'il a été mené par les Cantonais. L'un des pionniers du mouvement anarchiste en Malaisie a été Lau Hak Fei, un frère de Lau Sze Fuk. Avant de venir à Kuala Lumpur où il est devenu rédacteur en chef du journal Yik Khwan Po, il avait été rédacteur en chef d'un journal à Manille. En 1920, des sociétés anarchistes existaient à Singapour, Penang, Ipoh, Kuala Lumpur et Seremban. Certaines des écoles chinoises furent d'importants centres activistes.
Le mouvement anarchiste dans ce pays semble donné son coup d’envoi lors de la manifestation du 1er mai 1919. Selon l'un des dirigeants du mouvement en Malaisie: «Le 1er mai 1919, les étudiants de Pékin ont commencé à distribuer aux habitants de la ville des centaines de milliers de pains «Holy Labour». Au même moment, à Shanghai, des milliers de travailleurs se joignaient aux étudiants dans une grande procession dans les rues. Ce mouvement plein d’enthousiasme produisit un grand effet sur toute la nation, et plus tard sur les contrées des mers du Sud (Nanyang). De nombreux hommes de ces contrées, qui ne possédaient rien, depuis longtemps plongés dans le sommeil, se sont réveillés. Pour la première fois, ils ont appris qu'il existait quelque chose comme la fête du Travail.
En raison de son intérêt prépondérant pour les ouvriers, le principal terrain de recrutement de ce mouvement fut, sans surprise, les diverses guildes de commerce chinoises, qui existaient depuis longtemps dans ce pays.
Les anarchistes considéraient le 1er mai comme un jour de grande importance non seulement parce qu'il était symbolique de la lutte des ouvriers contre le capitalisme mais aussi parce que c'était un jour important dans l'histoire de tous les mouvements révolutionnaires en général, car c’était le jour où Adam Weishaupt (1748-1830), fonda les Illuminati en Bavière en 1776. Cependant, ce mouvement de libre pensée républicaine dura peu. En Malaisie, le 1er mai fut célébré pour la première fois clandestinement mais avec beaucoup d'enthousiasme par les anarchistes à Ipoh en 1921. Une grande réunion eut lieu à laquelle participèrent des ouvriers et des étudiants. L'année suivante, il était prévu de distribuer des dizaines de milliers de dépliants à l'occasion de la fête du Travail, mais le projet échoua car aucun imprimeur n'était prêt à entreprendre le travail.
Cependant, de nombreuses publications anarchistes parvinrent dans le pays cette année-là, parmi lesquelles: Kung Sai Yam (Save the World), Kung Chan Tong (le Parti communiste) et Anarchists Morality de Kropotkine. Il y eut aussi des brochures imprimées ou publiées localement comme le Tai Yeung (le Soleil) imprimé dans les locaux du Yik Khwan Po à Kuala Lumpur, et Yan Kheun (Pouvoir du prolétariat) qui fut publié dans la ville de Gopeng, à environ dix miles au sud d'Ipoh.
Le mouvement anarchiste en Malaisie entra dans une phase plus active en 1924 lorsque de nouveaux dirigeants ont émergé, en particulier à Kuala Lumpur. Il n'y avait probablement pas plus de 50 membres actifs dans la péninsule. Mais on disait que leur influence s’étendait sur un cercle beaucoup plus large de Chinois, en particulier parmi les enseignants.
La dernière grande action des anarchistes en Malaisie eut lieu en 1925 lorsqu'ils tentèrent, tout d'abord, d'assassiner le Haut-Commissaire des États fédérés malais et Gouverneur des Etablissements du Détroit, Sir Lawrence Guillemard. Ayant échoué, ils ciblèrent Daniel Richards, le protecteur des Chinois dans le Selangor. Le 26 janvier 1925, une Chinoise, Wong Sau Ying, âgée d'environ 26 ans, les cheveux courts, vêtue d'une veste blanche, d'une chemise noire, de chaussures blanches et de bas blancs, arriva au Protectorat chinois à Kuala Lumpur. Elle avait apporté avec elle un petit attaché-case marron. Repérant Daniel Richards et son assistant, W.L. Blythe, assis à une table, elle entra dans le bureau, posa l’attaché-case sur un coin de la table et s’adressa doucement à Richards. Puis elle tripota la serrure de l’attaché-case et le poussa vers Richards. Il y eut une explosion. Richards et Blythe furent blessés mais survécurent.
Elle fut appréhendée et condamnée à 10 ans d'emprisonnement. Alors qu'elle purgeait sa peine dans la prison de Pudu, elle se suicida en se pendant. Après l'incident de la bombe, le mouvement anarchiste en Malaisie s'effondra. Les communistes assumèrent le rôle d'inciter les travailleurs à s'opposer à leurs employeurs et au gouvernement.
Tout au long des années 1920 et 1930, les Chinois furent des syndicalistes actifs, ne recevant cependant aucune reconnaissance officielle en Malaisie. Leurs dirigeants, majoritairement de gauche, étaient arrêtés dès qu'ils acquéraient de l'influence.
Ce n’est qu’après la Seconde Guerre mondiale que le gouvernement chercha délibérément à inciter les Indiens à prendre le contrôle des syndicats ouvriers afin de contrer l’influence des radicaux chinois.
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The Sunday Star (Kuala Lumpur), 12 septembre 1993
Lien de l’article en anglais:
http://cnt-ait.info/2018/11/26/malaysia-chinese-anarchists-started-trade-unions/

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