Histoire: Militaires, toxicomanes, fantômes: la CIA au Vietnam et au Laos

Publié le

Par Jeffrey St. Clair et Alexander Cockburn pour Counterpunch le 29 septembre 2017

À gauche, femmes de la guérilla communiste "Phatet Lao", à droite, panneau dans la zone démilitarisé séparant le Vietnam du Nord de celui du Sud

À gauche, femmes de la guérilla communiste "Phatet Lao", à droite, panneau dans la zone démilitarisé séparant le Vietnam du Nord de celui du Sud

À 7 h 30, le 16 mars 1968, la Task Force Barker effectua une descente sur le petit hameau de My Lai dans la province de Quang Nai, au Sud-Vietnam. Deux escouades bouclèrent le village et une autre, dirigée par le lieutenant William Calley, occupa le village, puis accompagnée par des officiers du Renseignement de l'armée américaine, commença à massacrer tous les habitants. Au cours des huit heures suivantes, les soldats américains ont méthodiquement tué 504 hommes, femmes et enfants.

Comme feu Ron Ridenhour, qui le premier a dénoncé le massacre, l’a dit, des années plus tard, à l'un des auteurs de cet article: «Au-dessus de My Lai se trouvaient des hélicoptères occupés par tout l'état-major de la brigade, de la division et de la force opérationnelle. Les trois niveaux de la chaîne de commandement volaient littéralement au-dessus du village pendant que se déroulait le massacre. Il faut beaucoup de temps pour tuer 600 personnes. C’est un sale boulot. Ces types sont restés au-dessus à partir de 7h 30 du matin, au moment où l'unité a atterri pour la première fois et a commencé à se déployer dans ces hameaux. Ils y sont restés au moins deux heures, à 500 pieds, 1000 pieds et 1500 pieds.»

La dissimulation de cette opération a commencé pratiquement dès le début. Le problème n’était pas le massacre lui-même: des sondages juste après l’événement ont montré que 65% des Américains approuvaient l’action américaine. La dissimulation visait plutôt à masquer le fait que My Lai faisait partie du programme meurtrier de la CIA appelé Operation Phoenix. Comme l'écrit Douglas Valentine dans son livre brillant, "The Phoenix Program", le massacre de My Lai faisait partie de Phoenix, ce programme de contre-terrorisme concocté à la hâte pour fournir un exutoire aux peurs et à la colère réprimées des hommes super motivés de la Task Force Barker. Sous couvert de neutraliser les infrastructures, les vieillards, les femmes et les enfants sont devenus l'ennemi. Phoenix a rendu aussi normal de tirer sur un enfant vietnamien que de tirer sur un moineau dans un arbre. Les cibles provenaient de renseignements fallacieux fournis par des agents secrets vindicatifs - en violation de l'accord selon lequel les renseignements recueillis dans le cadre du programme Census Grievance (recherche d’informateurs dans les villages, ndt.) ne seraient pas fournis à la police. Le déclenchement de l’opération était la fourniture d’une liste noire.

L’opération My Lai a été mise au point par deux hommes principalement, Paul Ramsdell de la CIA et le colonel Khien, chef de la province de Quang Nai. Opérant sous le couvert de l’US Agency for International Development, Ramsdell dirigeait le programme Phoenix dans la province de Quang Nai, où il lui incombait de préparer des listes de dirigeants, organisateurs et sympathisants présumés du FLN (Front de Libération Nationale, appelé par les Américains «Viet Cong»). Ramsdell transmettait ensuite ces listes aux unités de l'armée américaine qui commettaient les massacres. Dans le cas de My Lai, Ramsdell déclara à l'officier du renseignement de la Task Force Barker, le capitaine Koutac, que «quiconque se trouvait dans cette région était considéré comme un sympathisant du VC parce qu'on ne pouvait survivre dans cette région à moins de faire partie des sympathisants.»

Ramsdell avait tiré cette conviction du colonel Khien, qui avait ses propres raisons. D'une part, sa famille avait été durement touchée par l'offensive du Têt lancée par le FLN plus tôt dans l'année. En outre, le FLN avait gravement perturbé ses entreprises. Khien était connu pour être l’un des chefs les plus corrompus du Sud-Vietnam, un officier qui engrangeait des revenus de tous les côtés, depuis la fraude sur les salaires à la prostitution. Mais apparemment il gagnait un maximum de la vente d'héroïne aux soldats américains.

Pour la CIA, la nécessité de couvrir son implication dans le massacre de My Lai est devenue primordiale en août 1970, lorsque le sergent David Mitchell, membre de la Task Force Barker, a été jugé pour avoir tué des dizaines de civils vietnamiens à My Lai. Mitchell a affirmé que l'opération My Lai avait été menée sous la supervision de la CIA. L’avocat de l’Office, John Greaney, réussit à empêcher les avocats de Mitchell d’adresser des assignations à comparaître à tout membre du personnel de l’Office. Malgré ces manœuvres, les hauts gradés de la CIA et de l'armée craignaient que la vérité ne fasse surface, et le général William Peers, du Renseignement de l'armée américaine, a donc été chargé - pour ainsi dire - de redresser la situation.

Peers avait été, anciennement, membre de la CIA et ses liens avec les opérations de l'Agence en Asie du Sud-Est remontaient à la Seconde Guerre mondiale, lorsqu'il supervisait le Détachement 101 de l'OSS, la campagne birmane, qui agissait souvent sous le couvert du trafic d'opium Shan. Peers avait également servi en tant que chef de la CIA à Taiwan au début des années 1950, lorsque l'Agence soutenait le dirigeant du KMT en exil, Chiang Kai-shek et son homme de main Li Mi. Peers avait aidé à concevoir la stratégie de pacification pour le Sud-Vietnam et était un bon ami d'Evan Parker, l'officier de la CIA qui dirigeait ICEX (Intelligence Coordination and Exploitation), la structure de commandement qui supervisait Phoenix et d'autres opérations de meurtre secrètes. Il n’est donc pas surprenant que l’enquête menée par Peers n’ait trouvé aucun indice, concernant la responsabilité de la CIA concernant le massacre et qu’elle ait plutôt attribué le drame aux actions incontrôlées des hommes engagés et des officiers subalternes de la Task Force Barker.

Immédiatement après My Lai, les sondages ont sans doute fait apparaître l’approbation de 65% des Américains, mais il est peu probable qu'un tel enthousiasme aurait survécu aux faits bruts de l'opération Phoenix. Ainsi, Bart Osborn, un officier du renseignement de l'armée américaine qui a recueilli les noms des suspects du programme Phoenix, a témoigné devant le Congrès en 1972: «Je n'ai jamais connu au cours de toutes ces opérations un détenu qui soit resté vivant à la fin de son interrogatoire. Ils sont tous morts. Il n’a jamais été établi avec certitude que l’une ou l’autre de ces personnes coopérait en fait avec les VC, mais elles sont toutes décédées, en majorité elles ont été torturées à mort ou jetées hors d’un hélicoptère.»

Massacre de civils vietnamiens à My Lai par des soldats américains

Massacre de civils vietnamiens à My Lai par des soldats américains

L'une des tentatives les plus extravagantes pour protéger les véritables instigateurs de My Lai eut lieu lors des audiences du Congrès en 1970, dirigées par le sénateur Thomas Dodd (père de l'actuel sénateur américain du Connecticut). Dodd essaya d’imputer à My Lai la consommation de drogue par les soldats américains. Il avait trouvé cette idée après avoir vu un article de CBS montrant un soldat américain fumant de la marijuana dans la jungle après une fusillade. Le sénateur convoqua aussitôt des auditions de son sous-comité sur la jeunesse délinquante, et son personnel contacta Ron Ridenhour, l'homme qui avait le premier dénoncé le massacre, avant le reportage de Seymour Hersh. Ridenhour depuis longtemps s’était efforcé de démontrer que My Lai avait été planifié au sommet, il accepta donc de témoigner à la condition qu’on ne lui oppose pas la théorie complètement folle, consistant à imputer à la drogue la responsabilité du massacre de plus de 500 personnes.

Mais à peine Ridenhour s'était-il présenté dans la chambre d'audience que Dodd commença à faire sur les propriétés de la marijuana des déclarations si extravagantes que Harry Anslinger (un politicien américain connu comme le Mac Carthy de la drogue. ndt.) lui-même les aurait approuvées. Ridenhour ne parvint pas à s’exprimer, il dénonça la procédure et déclara à l'extérieur de la salle d'audience que «Dodd cherchait à empiler des preuves. Personne n'a mentionné la drogue à My Lai après que cela se soit produit et pourtant ils cherchaient une excuse. Beaucoup, beaucoup d'Américains aimeraient trouver à ce massacre une raison autre qu'un ordre donné par le commandement.»

Bien que Dodd ait voulu simplement imputer à la drogue le massacre de My Lai puis passer à autre chose, la presse a dès lors commencé à s'intéresser à  la question de la consommation de drogue au Vietnam par les forces américaines. L'attention portée à cette question incita une délégation du Congrès à se rendre au Vietnam. Elle était dirigée par le Représentant Robert Steele, un républicain du Connecticut, et le Représentant Morgan Murphy, un démocrate de l'Illinois. Ils sont restés un mois au Vietnam, parlèrent à des soldats et des médecins et sont revenus avec une conclusion surprenante: «Le soldat qui se rend au Vietnam, déclara Steele, court un risque bien plus grand de devenir un héroïnomane qu'une victime au combat.» Ils ont estimé que pas moins de 40,000 soldats au Vietnam étaient dépendants de l'héroïne. Par la suite, une enquête du New York Times a estimé que le décompte pourrait être encore plus élevé - peut-être jusqu'à 80,000.

Le Pentagone naturellement préférait un chiffre plus bas, estimant le nombre total d'héroïnomanes entre 100 et 200. Mais à ce moment-là, le président Nixon avait commencé à se méfier du flux de chiffres émis par le département de la Défense et avait envoyé le conseiller en politique intérieure de la Maison Blanche, Egil Krogh Jr., au Vietnam pour avoir un autre point de vue. Krogh ne passa guère de temps avec les généraux, mais se rendit sur le terrain où il observa les soldats allumer ouvertement des joints et des thaï sticks (sorte de cigare thaï au cannabis. ndt.), et se vanter de la pureté de l’héroïne qu'ils prenaient. Krogh revint avec la nouvelle qu’au moins 20% des soldats américains étaient des consommateurs d'héroïne. Ce chiffre impressionna Richard Nixon, qui comprit immédiatement que, bien que les Américains puissent être prêts à voir leurs fils mourir sur le front en combattant le communisme, ils seraient beaucoup moins enthousiastes à la nouvelle que des centaines de milliers de ces mêmes fils rentreraient chez eux en étant devenus héroïnomanes.

En partie pour répondre à ces découvertes, Nixon recruta la CIA dans sa guerre contre la drogue. L'homme que l'Agence choisit de proposer comme coordinateur avec la Maison Blanche était Lucien Conein, un vétéran de la station de la CIA à Saïgon, où il avait été impliqué dans le coup d'État de 1963 qui avait vu le président du Vietnam du Sud, Ngo Dinh Diem, assassiné avec son frère Ngo Dhin Nhu. (Les Diem étaient considérés par le président Kennedy et ses conseillers comme insuffisamment énergiques dans la poursuite de la guerre. Ce que la CIA proposait, les généraux sud-vietnamiens locaux l’ont exécuté, et les Diem moururent sous une pluie de balles de mitrailleuse.) Au moment de sa mort Nhu était l'un des plus grands courtiers en héroïne du Sud-Vietnam. Son fournisseur était un Corse vivant au Laos nommé Bonaventure Francisci.

Lucien Conein lui-même était d'origine corse et, dans le cadre de son travail de renseignement, avait entretenu des liens avec des gangsters corses en Asie du Sud-Est et à Marseille. Son rôle au sein de l'équipe de lutte contre la drogue de la Maison Blanche ne semble pas avoir été tant de mettre en œuvre une interdiction efficace des approvisionnements en drogue que de protéger les activités de la CIA associées au trafic de drogue. Par exemple, l’une des premières recommandations de la CIA - un réflexe instinctif, en fait – fut d’organiser une «campagne d’assassinats» contre les barons de la drogue dans le monde. La CIA fit valoir qu'il n'y avait qu'une poignée de seigneurs de l'héroïne et qu'il serait facile de les éliminer tous. Une note de la Maison Blanche, datant de 1971, rappelle ce conseil de l'Agence: «Avec 150 assassinats ciblés, toute l'industrie de fabrication de l'héroïne peut être plongée dans le chaos.» Sur cette liste figuraient des officines relativement petites et d’autres qui n'avaient aucun lien avec les forces du KMT soutenues par la CIA et qui contrôlaient les approvisionnements cruciaux hors des États Shan. Cette discrétion n'avait rien de nouveau, car il existait un accord entre le Bureau of Narcotics and Dangerous Drugs d'Anslinger (le précurseur de la DEA) et la CIA, interdisant l’envoi d’agents d'Anslinger en Asie du Sud-Est, afin de ne pas troubler les arrangements complexes de la CIA dans la région.

Une autre méthode préconisée par Conein était de contaminer les stocks de cocaïne américains avec de la méthédrine, afin que les utilisateurs réagissent violemment en s’administrant ce mélange et se retournent contre leurs fournisseurs. Il n'y a aucune preuve que l'un ou l'autre de ces stratagèmes - assassinat ou ajout de méthédrine - ait jamais été utilisés. Mais l'Agence réussit à convaincre l'administration Nixon que ses efforts d'éradication devraient être dirigés vers la Turquie plutôt que vers l'Asie du Sud-Est, en essayant de substituer au commerce de l’opium une autre exportation, et pour ce faire d’aider les producteurs d'opium d’Anatolie à construire des usines de production de vélos.

La CIA savait parfaitement que la Turquie ne fournissait qu’entre 3 et 5% des approvisionnements mondiaux en opium brut à cette époque. En fait, l'Agence avait effectué une enquête interne. Elle estimait que 60% de l'opium circulant sur le marché mondial provenait d'Asie du Sud-Est, et savait où se trouvaient les quatre plus grands laboratoires d'héroïne de la région, dans des villages du Laos, de Birmanie et de Thaïlande. Ce rapport parvint au New York Times, qui en publia les principales conclusions, sans se rendre compte que ces villages étaient tous proches de stations de la CIA, les laboratoires étant gérés par des personnes payées par la CIA.

En avril 1971, les liens de la CIA avec les rois de l’opium en Asie du Sud-Est faillirent déclencher une confrontation internationale majeure. Le prince héritier Sopsaisana avait été nommé Ambassadeur du Laos en France. À son arrivée à Paris, le prince annonça avec colère qu’une partie de ses nombreux bagages avait disparu. Il incrimina les responsables de l'aéroport français, qui promirent docilement de lui rendre sa propriété. En fait, les sacs du prince avaient été interceptés par les Douanes françaises, après avoir reçu une information selon laquelle Sopsaisana transportait de l’héroïne de haute qualité. Ses bagages contenaient en effet 60 kilos d'héroïne, d'une valeur de 13,5 millions de dollars, alors la plus grosse saisie de drogue de l'histoire de France. Le prince avait prévu d'expédier sa cargaison de drogue à New York. L’agence de la CIA à Paris convainquit les Français de ne pas ébruiter l'affaire, mais le prince ne récupéra pas sa dope. Ce qui n'avait guère d'importance. Sopsaisana repartit deux semaines plus tard à Vientiane où il retrouva des approvisionnements presque inépuisables de drogue.

Le prince héritier Sopsaisana

Le prince héritier Sopsaisana

Quel était l'intérêt de la CIA à protéger le plus gros trafiquant de drogue attrapé sur le sol français? L’opium utilisé pour fabriquer les drogues du prince avait été cultivé dans les hautes terres du Laos. Il avait été acheté par un général Hmong, Vang Pao, qui commandait la base aérienne secrète de la CIA au Laos, et avait été transformé en héroïne N°4 de qualité supérieure dans des laboratoires situés juste à côté des quartiers de la CIA. L’héroïne avait ensuite été acheminée vers Vientiane par la compagnie aérienne privée de Vang Pao, composée de deux C47 qui lui avaient été donnés par la CIA.

Vang Pao était le chef d'une force de 30,000 Hmong payés par la CIA, force qui, en 1971, se composait principalement de jeunes gens, combattant les forces communistes du Pathet Lao. Les Hmong avaient la réputation d'être féroces, en particulier à cause d'un conflit séculaire avec les Chinois qui, au XIXe siècle, les avaient chassés au Laos après avoir confisqué leurs champs d'opium dans le Hunan. Comme le dit un Hmong à Christopher Robbins, auteur d'Air America: «Ils disent que nous sommes un peuple qui aime se battre, un peuple cruel, ennemi de tout le monde, changeant de région en permanence et n'étant heureux nulle part. Si vous voulez connaître la vérité sur notre peuple, demandez à l'ours blessé pourquoi il se défend, demandez au chien qui reçoit un coup de pied pourquoi il aboie, demandez au cerf pourchassé pourquoi il change de montagne.» Les Hmong pratiquaient l'agriculture sur brûlis, avec deux cultures: le riz et l'opium, la première à des fins de subsistance et la seconde à des fins médicinales et commerciales.

Vang Pao était né en 1932 dans un hameau laotien appelé Nong Het. À l'âge de treize ans, il avait servi d'interprète pour les forces françaises combattant alors les Japonais. Deux ans plus tard, il combattait les incursions du Viet Minh au Laos lors de la première guerre d'Indochine. Il suivit une formation d'officier à l'Académie militaire française de Saïgon, devenant le Hmong le plus haut gradé de la Royal Laotian Air Force. En 1954, Vang Pao entraîna un groupe de 850 soldats Hmong dans une mission infructueuse pour soulager les Français assiégés à Dien Bien Phu lors de leur déroute au Vietnam.

Les Hmong avaient d'abord été rassemblés en une armée subsidiaire par le colonel français Roger Trinquier, qui fut confronté à une diminution du budget français destiné aux opérations secrètes locales et au renseignement. «L'argent de l'opium, écrivit-il plus tard, finança le maquis [c'est-à-dire les mercenaires Hmong] au Laos. L’opium était transporté dans un DC-3 jusqu’à Cap St. Jacques [une base militaire française à soixante milles au sud de Saigon] au Vietnam et vendu. L'argent était mis sur un compte utilisé pour nourrir et armer les guérilleros.» Trinquier ajouta cyniquement que le commerce «était strictement contrôlé même s'il était interdit». Le colonel Antoine Savani, directeur français local du Deuxième bureau, supervisait la commercialisation à Saïgon. Corse, lié aux syndicats de la drogue marseillais, Savani avait recruté le gang de la rivière Bin Xuyen sur le bas Mékong, pour gérer les laboratoires d'héroïne et les entrepôts clandestins d'opium, et vendre le surplus au syndicat de la drogue corse. Cette entreprise, appelée Opération X, a fonctionné de 1946 à 1954.

Ho Chi Minh fit de l'opposition au commerce de l'opium un élément clé de sa campagne pour chasser les Français du Vietnam. Le chef du Viet Minh dit, ce qui était parfaitement exact, que les Français encourageaient l’usage de l'opium dans le peuple vietnamien comme moyen de contrôle social. «Un peuple drogué, déclara Ho, est moins susceptible de se soulever et de se débarrasser de l'oppresseur.»

Pendant la Seconde Guerre mondiale, les officiers de l'OSS qui travaillaient à évincer les Japonais d'Asie du Sud-Est avaient développé une relation cordiale avec Ho Chi Minh, constatant que le chef du Viet Minh parlait couramment l'anglais et connaissait bien l'histoire américaine. Ho citait de mémoire de longs passages de la Déclaration d'indépendance et admonesta les agents du Renseignement, disant que les nationalistes vietnamiens, depuis Lincoln, avaient demandé aux présidents américains de les aider à expulser les colonialistes français. Comme pour les forces de Mao en Chine, les agents de l’OSS au Vietnam avaient réalisé que les troupes bien entraînées de Ho étaient un allié essentiel, plus efficace et moins corrompu que l’armée du Kuomintang de Chiang Kai-shek et les forces pro-françaises en Indochine. Lorsque Ho contracta le paludisme, l’OSS envoya un de ses agents, Paul Helliwell, qui allait plus tard diriger la Overseas Supply Company de la CIA, pour soigner le communiste malade. De même que Joe Stilwell, à propos de Mao, de nombreux militaires et de membres de l’OSS ont recommandé que les États-Unis soutiennent Ho après l'expulsion des Japonais.

En arrivant au Vietnam en 1945, le général américain Phillip Gallagher demanda à l'OSS de lui fournir un historique détaillé sur Ho. Un agent de l'OSS nommé Le Xuan, qui travaillerait plus tard pour la CIA pendant la guerre du Vietnam, se procura un dossier sur Ho chez un nationaliste vietnamien. Le Xuan le paya avec un sac d'opium. Le dossier révéla aux Agences de Renseignement américaines que Ho avait fait des séjours prolongés en Union soviétique, une révélation qui interdit toute aide future des Américains à sa cause. Le Xuan se retournera plus tard contre la CIA, se rendit à Paris en 1968, révéla ses services à l'Agence et dénonça sa politique meurtrière au Vietnam.

En 1953, le trafic d'opium dans le cadre de l’Opération X de Trinquier fut découvert par le colonel Edwin Lansdale, alors conseiller militaire de la CIA en Asie du Sud-Est. Lansdale affirma plus tard qu'il avait protesté contre ce rôle de la France dans le trafic d'opium, mais on lui avait conseillé de tenir sa langue parce que, selon ses propres termes, la dénonciation de «l'opération entraînerait un embarras majeur pour un gouvernement ami». En fait, le directeur de la CIA, Allen Dulles, fut très impressionné par l’opération de Trinquier et, prévoyant le moment où les États-Unis prendraient le relais des Français dans la région, il commença à faire passer de l’argent, des armes et des conseillers de la CIA en direction de l’armée hmong de Trinquier.

Les accords post-Dien Bien Phu, signés à Genève en 1954, décrétaient que le Laos devait être neutre et interdit à toutes les forces militaires étrangères. Cela eut pour effet d'ouvrir le Laos à la CIA, qui ne se considérait pas comme une force militaire. La CIA est devenue l’acteur principal, incontesté, de toutes les entreprises américaines au Laos. Une fois dans cette position de domination, la CIA ne subit aucune ingérence du Pentagone. Ce que l'attaché militaire au Laos, le colonel Paul Pettigrew, l’exprima très clairement, lorsqu’il conseilla à son remplaçant à Vientiane en 1961: «Pour l'amour de Dieu, ne renverse pas la CIA ou tu te retrouveras à flotter, la tête dans l’eau, sur le Mékong.»

Dès le moment où les accords de Genève furent signés, le gouvernement américain s’acharna à les saper et à faire tout ce qui était en son pouvoir pour empêcher l'installation d'Ho Chi Minh à la présidence de tout le Vietnam, même si des élections auraient clairement indiqué qu'il était le choix de la plupart des Vietnamiens, comme l'a admis dans une phrase restée fameuse, le président Dwight D. Eisenhower. Eisenhower et ses conseillers décrétèrent que le statut de neutralité du Laos devait être renversé. Sur le terrain, cela signifiait que le gouvernement neutre du Premier ministre Souvanna Phouma, qui avait des relations amicales avec le Pathet Lao, devait être renversé par la CIA, dont le candidat préféré était le général Phoumi Nosavan. L'Agence fixa des élections en 1960 pour tenter de légitimer son pouvoir. Toujours en 1960, la CIA commença à renforcer de façon soutenue Vang Pao et son armée, lui fournissant des fusils, des mortiers, des roquettes et des grenades.

Après la victoire de John Kennedy en 1960, Eisenhower le prévint que le prochain grand champ de bataille en Asie du Sud-Est ne serait pas le Vietnam mais le Laos. Son conseil fut suivi d’effet, même si Kennedy avait initialement snobé le Laos comme «un pays qui ne méritait pas l'attention des grandes puissances». En public, Kennedy prononçait L-AY-o-s, pensant que les Américains ne se rallieraient pas à la cause d'un lieu prononcé «louse» (qui signifie pou. ndt.) En 1960, l’armée de Vang Pao ne comptait qu’un millier d’hommes. En 1961, «l’Armée Clandestine» était passée à 9,000 personnes. Au moment de l’assassinat de Kennedy à la fin de 1963, Vang Pao était à la tête de quelque 30,000 soldats. Cette armée et son aviation étaient entièrement financées par les États-Unis à hauteur de 300 millions de dollars, administrées et supervisées par la CIA.

Le premier conseiller de la CIA de Vang Pao fut William Young, le missionnaire baptiste devenu officier de la CIA dont nous avons parlé précédemment. Young n'avait aucun problème avec le trafic d'opium des tribus Hmong. Après le départ de Young en 1962, la CIA demanda au Français Trinquier de revenir en tant que conseiller militaire des Hmong. Trinquier venait de terminer une période de service au Congo français et consentit à exercer cette fonction pendant quelques mois, avant l'arrivée de l'un des personnages les plus notoires de cette saga, un Américain du nom d'Anthony Posephny, connu sous le nom de Tony Poe.

Poe était un officier de la CIA, un ancien marine américain qui avait été blessé à Iwo Jima. Au début des années 1950, il travaillait pour l'Agence en Asie, commençant par entraîner des membres de la tribu tibétaine Khamba au Colorado (violant ainsi la loi contre les activités de la CIA aux États-Unis), avant de les ramener pour récupérer le Dalaï Lama. En 1958, Poe était présent en Indonésie, lors de la première tentative pour renverser Sukarno. En 1960, il entraînait les forces du KMT pour effectuer des raids en Chine. Sa main droite était alors mutilée après un contact mal avisé avec la courroie du ventilateur d’une voiture. En 1963, Poe devint le conseiller de Vang Pao et chercha aussitôt de nouvelles incitations pour renforcer l’engagement des Hmong en faveur de la cause de la liberté. Il annonça qu’il paierait une prime en espèces pour chaque paire d’oreilles de membres du Pathet Lao qui lui seraient livrées. Il laissait un sac en plastique sur sa porte d’entrée, où les oreilles étaient déposées, et exposait sa collection enfilée sur un cordon le long de la véranda. Pour convaincre ses supérieurs de la CIA, assez sceptiques, en particulier Ted Shackley à Vientiane, que ses décomptes étaient exacts, Poe agrafa une fois une paire d'oreilles sur un rapport et l'envoya au quartier général.

Tony Poe

Tony Poe

Cette méthode de calcul, calquée sur celles qui avaient été utilisées lors des massacres des Amérindiens, n'était pas aussi infaillible que l'imaginait Poe. Il a lui-même dit plus tard que, s’étant rendu dans le pays et ayant trouvé un petit garçon sans oreilles, on lui avait dit que le père du garçon les avait coupées «pour obtenir de l’argent des Américains». Poe avait alors modifié sa demande, réclamant la tête entière des Pathet Lao, affirmant qu'il les avait conservées dans du formaldéhyde dans sa chambre.

Cet homme, décrit par un associé comme un «aimable psychopathe», dirigeait des opérations de type Phoenix dans les villages laotiens près de la frontière avec le Vietnam. Les équipes étaient officiellement appelées «unités de défense intérieure», bien que Poe les ait lui-même qualifiées plus franchement d’«équipes de chasseurs-tueurs». Poe affirma plus tard qu’il avait été expulsé de Long Tieng parce qu’il s’était opposé à la tolérance de la CIA à l’égard du trafic de drogue de Vang Pao, mais il semble plutôt qu’il aurait voulu adopter le style français de supervision directe du commerce de l’opium. Dans une interview télévisée filmée à son domicile du nord de la Thaïlande, Poe déclara en 1987: «Vous ne pouvez pas les laisser courir sans une chaîne sur eux. C’est comme n'importe quel animal ou bébé. Vous devez les contrôler. Vang Pao était le seul gars avec une paire de chaussures quand je l'ai rencontré. Pourquoi aurait-il besoin de Mercedes, d'hôtels et de maisons alors qu'il n’en a jamais eues auparavant? Pourquoi lui en donner? Il gagnait des millions. Il avait sa propre méthode pour vendre de l'héroïne. Il avait mis son argent dans des comptes bancaires américains et suisses, et nous le savions tous. Nous nous sommes efforcés de le surveiller. Nous avons contrôlé tous les pilotes. Nous lui offrions des trajets gratuits vers la Thaïlande. Ils les transportaient [les cargaisons d’opium] jusqu’à Danang, où ils étaient réceptionnés par le numéro deux de Thieu [à l’époque président du Sud-Vietnam]. Il s’agissait d’une relation contractuelle, tout comme pour les banquiers et les hommes d'affaires. Une merveilleuse organisation. Tout simplement une mafia. Une grande mafia organisée.»

Une admiratrice du général Vang Pao brandit un portrait de lui lors de ses funérailles en janvier 2011 en Californie

Une admiratrice du général Vang Pao brandit un portrait de lui lors de ses funérailles en janvier 2011 en Californie

Lorsque Poe quitta cette région du Laos en 1965, la situation était telle qu'il l’a décrite vingt ans plus tard. L’armée au service de la CIA collectait et expédiait l’opium sur des avions de la CIA, qui volaient désormais sous pavillon américain.

«Oui, j’ai vu ces briques poisseuses chargées à bord, et personne ne disait rien, déclara Neal Hanson, pilote d’Air America, dans une interview filmée à la fin des années 1980. C'était comme si c'était leur propriété personnelle. Nous étions une compagnie aérienne gratuite. Quelqu’un montait dans notre avion, et nous l’emmenions. Au début, c'était le plus petit avion qui se rendait dans les villages périphériques et le rapportait [l'opium] à Long Tieng. S'ils chargeaient quelque chose dans l'avion et nous disaient de ne pas regarder, on ne regardait pas.»

L'opération Air America a joué un rôle important dans l'expansion du marché de l'opium. Les fonds de la CIA et de l'US Agency for International Development furent utilisés pour construire plus de 150 courtes pistes d'atterrissage, dites LIMA, dans les montagnes proches des champs d'opium, ouvrant ainsi ces endroits éloignés au commerce d'exportation - et garantissant également que ces exportations aillent à Vang Pao. Le chef de l'AID dans ce domaine à l'époque, Ron Rickenbach, a déclaré plus tard: «J'étais sur les pistes d'atterrissage. Mon pays était chargé de fournir l'avion. J'ai été dans les régions où l'opium était cultivé. J'ai personnellement été témoin de son chargement sur les avions d'Air America. Nous n’avons pas créé la production de l’opium. Mais notre présence l'a accélérée de façon spectaculaire.» En 1959, le Laos produisait environ 150 tonnes. En 1971, la production était passée à 300 tonnes. Un autre coup de pouce à la production d’opium, dont une grande partie était finalement destinée aux veines des Américains qui combattaient alors au Vietnam, a été la fourniture de riz par l’USAID aux Hmong, leur permettant ainsi de cesser de cultiver cet aliment de base et d’utiliser la terre pour cultiver des pavots à opium.

Vang Pao contrôlait le commerce de l'opium dans la région de la plaine des Jarres au Laos. En achetant la seule récolte vendable, le général pouvait gagner l'allégeance des tribus montagnardes tout en garnissant son propre compte bancaire. Il avait l’habitude de payer 60 dollars le kilo, 10 dollars de plus que le taux en vigueur, et d’acheter la récolte d’un village si, en contrepartie, le village fournissait des recrues pour son armée. Comme l'a expliqué un chef de village, «des officiers Meo [c'est-à-dire Hmong] à trois ou quatre galons venaient de Long Tieng pour acheter leur opium. Ils arrivaient dans des hélicoptères américains, deux ou trois à la fois. L'hélicoptère les laissait ici pendant quelques jours et ils marchaient vers les villages, puis revenaient ici et par radio demandaient à Long Tieng de leur envoyer un autre hélicoptère pour eux-mêmes et pour rapporter l'opium.

John Everingham, un photographe de guerre australien, qui était alors basé au Laos et avait visité le village Hmong de Long Pot, a raconté ceci à la fin des années 80: «On m’a donné le lit destiné aux invités dans la maison d'un chef de village du district. Au bout du compte, j’ai dû le partager avec un militaire, dont j'ai découvert plus tard qu'il était un chef de l'armée de Vang Pao. J'ai été réveillé par tout un tas de gens qui faisaient du bruit au pied du lit, où l’on avait déposé un paquet de trucs visqueux et noirs sur des feuilles de bambou. Et le chef du village le pesait et payait une somme assez considérable. Cela a duré plusieurs matins. J'ai découvert que c'était de l'opium brut. Ils portaient tous des uniformes américains. L'opium était transporté jusqu’à Long Tieng par hélicoptères, les hélicoptères d'Air America sous contrat avec la CIA. Je sais pertinemment que peu de temps après la formation de l’armée de Vang Pao, les militaires ont pris le contrôle du commerce de l’opium. Non seulement cela leur a permis de gagner beaucoup d'argent, mais cela a également aidé les villageois qui avaient vraiment besoin de vendre leur opium, chose difficile en temps de guerre. Les militaires payaient manifestement un très bon prix car les villageois étaient très impatients de le leur vendre.»

Au début des années 1960, le trafic de Long Tieng se déroulait ainsi: l'opium était expédié au Vietnam par Laos Commercial Air, une compagnie aérienne gérée conjointement par Ngo Dinh Nhu et le Corse Bonaventure Francisci. Nhu, frère du président du Sud-Vietnam Diem, avait présidé à la multiplication des salons d’opium de Saïgon afin d’assurer des débouchés à ses propres opérations. Mais après l’assassinat des frères Diem, le maréchal Nguyen Cao Ky, l’homme choisi par la CIA comme nouveau dirigeant du Sud-Vietnam, commença à faire transporter l’opium de Long Tieng sur des avions militaires vietnamiens. (Ky avait été auparavant à la tête de l'Armée de l'air du Sud-Vietnam.) Un homme de la CIA, Sam Mustard, a témoigné à ce propos lors des audiences du Congrès en 1968.

Du côté laotien, le général Phoumi avait confié à Ouane Rattikone la responsabilité de l'ensemble des opérations de l'opium, et ses transactions se traduisaient par le débarquement d'environ une tonne d'opium par mois à Saïgon. Pour ses services, cependant, Rattikone ne percevait qu'environ 200 $ par mois du parcimonieux Phoumi. Avec le soutien de la CIA, Rattikone se rebella et fomenta en 1965 un coup contre Phoumi, poussant son ancien patron à l'exil en Thaïlande. Rattikone désirait ensuite mettre un terme au contrat conclu avec la compagnie corse Air Laos, qui, malgré la nomination du maréchal Ky, faisait toujours des affaires. Le plan de Rattikone était d’utiliser la Royal Lao Air Force, entièrement financée par la CIA. Il qualifiait les expéditions d'opium de l'armée de l'air nationale de «réquisitions militaires». Mais le commandant, Jack Drummond, en charge des opérations aériennes, s'opposa à ce qu'il considérait comme une utilisation logistiquement inefficace des T28 de la Royal Lao Air Force et décréta que la CIA fournirait un C47 pour les transports de dope, «s'ils acceptaient de ne pas utiliser les T28».

Ouane Rattikone

Ouane Rattikone

C’est précisément ce qui se passa. Deux ans plus tard, en 1967, la CIA et l'USAID achetèrent deux C47 pour Vang Pao, qui créa sa propre compagnie de transport aérien, qu'il appela Xieng Khouang Air, connue par tous sous le nom d'Air Opium.

Au moment où la CIA décida d’offrir à Vang Pao sa propre compagnie aérienne, le chef de l’agence de la CIA à Vientiane était Ted Shackley, un homme qui avait fait ses débuts dans le projet Paperclip de la CIA, qui recrutait des scientifiques nazis. Avant d’arriver au Laos, Shackley avait dirigé l’agence de la CIA  à Miami, où il avait orchestré les raids terroristes répétés et les tentatives d’assassinat contre Cuba et s’était associé avec les émigrés cubains locaux, eux-mêmes largement impliqués dans le trafic de drogue. Shackley défendait vigoureusement l'idée d'acheter la fidélité des clients de la CIA par une politique d'assistance économique, qu’il appelait «la troisième option». La tolérance - en fait le soutien actif – à l’égard du commerce de l'opium était donc une réelle stratégie militaire et diplomatique. Il avait également la réputation de préférer travailler avec son équipe d’associés de longue date qu’il déployait à des postes appropriés.

C’est ainsi qu’on peut suivre, d’année en année, l'équipe de Shackley de Miami au Laos, puis au Vietnam (où il devint par la suite chef de station de la CIA à Saigon) et jusque dans ses opérations commerciales privées en Amérique centrale. Lorsque Shackley était à Vientiane, son associé, Thomas Clines, s'occupait des affaires à Long Tieng. Un autre homme de la CIA, Edwin Wilson, livrait du matériel d'espionnage à Shackley au Laos. Richard Secord supervisait les opérations de la CIA, organisant une série de bombardements, qui fit pleuvoir sur les paysans et les guérilleros de la plaine des Jarres une plus grande quantité d'explosifs que ne l’avaient fait les États-Unis sur l'Allemagne et le Japon pendant toute la Seconde Guerre mondiale. Nous retrouverons plus tard Shackley, Clines, Secord et le ‘largueur’ d’Air America Eugene Hasenfus, cette fois en Amérique centrale, à nouveau au centre des activités complices de la CIA dans le trafic de drogue.

Au moment où Shackley déménagea à Saigon en 1968, la guerre s'était retournée contre Vang Pao. Le Pathet Lao avait maintenant le dessus. Au cours des trois années suivantes, l'histoire des Hmong fut faite de marches forcées et de défaites militaires, et comme la guerre sur terre tournait mal, la CIA entreprit des campagnes de bombardement qui tuèrent encore plus de Hmong. Edgar ‘Pop’ Buell, un missionnaire qui officiait dans les collines, écrivit dans une note à la CIA, en 1968: «Il y a peu de temps, nous avons rassemblé 300 nouvelles recrues [parmi les Hmong], 30% avaient 14 ans. 30% avaient 15 ou 16 ans. Les 40% restants avaient 45 ans ou plus. Où étaient les âges intermédiaires? Je vais vous le dire: ils sont tous morts».

À la fin de la guerre, au Laos un tiers de la population totale du pays était devenue des réfugiés. Au cours de leurs déplacements forcés, les Hmong subirent un taux de mortalité de 30%, les jeunes enfants étant parfois obligés d’achever leurs parents épuisés, écroulés le long du sentier, en raison de leur misère. En 1971, la CIA pratiqua une politique de la terre brûlée dans le territoire Hmong, pour contrer l'arrivée du Pathet Lao. La terre fut inondée d'herbicides, qui anéantirent la récolte d'opium et également empoisonnèrent les Hmong. Plus tard, lorsque les Hmong rescapés, réfugiés dans les camps thaïlandais, rapportèrent cette «pluie jaune», des journalistes payés par la CIA racontèrent qu'il s'agissait d'essais communistes en vue de la guerre biologique. Le Wall Street Journal mena une vaste campagne de propagande sur la question au début des années Reagan. Vang Pao quant à lui s'est retrouvé à Missoula, Montana. Le général Ouane Rattikone s'est exilé en Thaïlande.

Cet opium transporté par la CIA a engendré un taux de dépendance parmi les militaires américains au Vietnam allant jusqu'à 30%, les soldats dépensant quelque 80 millions de dollars par an au Vietnam en héroïne. Au début des années 1970, une partie de cette même héroïne était rapportée en contrebande aux États-Unis cachée dans les sacs mortuaires de soldats morts, et lorsque l'agent de la DEA Michael Levine tenta de mettre fin à ces opérations, ses supérieurs l'en dissuadèrent, car cela aurait pu conduire à la divulgation du trafic de Long Tieng.

En 1971, un étudiant de 2ème année à Yale, Alfred McCoy, rencontra le poète Allen Ginsberg lors d'une manifestation en faveur de Bobby Seale à New Haven. Ginsberg découvrit que McCoy avait fait des recherches sur le trafic de drogue, et qu’il connaissait plusieurs langues d'Asie du Sud-Est ainsi que l'histoire politique de la région. Il l’encouragea à étudier l'implication de la CIA dans le trafic de drogue. McCoy termina ses travaux en cours puis se rendit en Asie du Sud-Est au cours de l'été 1971, et se lança dans une enquête courageuse et approfondie qui donna des résultats impressionnants. Il interviewa des soldats et des officiers à Saïgon, et y rencontra également John Everingham, le photographe qui avait été témoin des transactions d'opium au Laos. Everingham l’amena au Laos dans ce même village. McCoy y interviewa des Hmong, à la fois des villageois et des chefs de village. Il retrouva le général Ouane Rattikone en Thaïlande et interviewa Pop Buell ainsi que l'agent de la CIA William Young.

De retour aux États-Unis au printemps 1972, McCoy termina la première ébauche de La Politique de l'Héroïne en Asie du Sud-Est, un livre novateur. En juin de cette année-là, il fut invité à témoigner devant le Sénat américain par le sénateur William Proxmire du Wisconsin. Suite à ce témoignage, son éditeur Harper & Row lui demanda de venir à New York et de rencontrer le président de la maison d’édition, Winthrop Knowlton. Celui-ci dit à McCoy que Cord Meyer, un haut fonctionnaire de la CIA, avait rendu visite au propriétaire de Harper & Row, Cass Canfield, et lui avait dit que le livre de McCoy posait une menace à la sécurité nationale. Meyer avait demandé à Harper & Row d'annuler le contrat d’édition. Canfield avait refusé, mais avait accepté de laisser la CIA examiner le livre de McCoy avant sa publication.

Pendant que McCoy réfléchissait à ce qu'il allait faire, la démarche de la CIA auprès de Canfield parvint aux oreilles de Seymour Hersh, qui travaillait alors au New York Times. Celui-ci publia l’histoire aussitôt. Comme McCoy l'écrivit dans la préface d'une nouvelle édition de son livre publiée en 1990: «Humiliée dans l'arène publique, la CIA se mit à me harceler par la bande. Au cours des mois suivants, ma bourse d'études fédérale fit l'objet d'une enquête. Mes téléphones furent mis sur écoute. Je subis un contrôle fiscal et mes sources ont été intimidées.» Certains de ses interlocuteurs furent menacés d'assassinat.

Le livre fut dûment publié par Harper & Row en 1972. Devant la réaction inquiète du Congrès, la CIA déclara au Joint Committee on Intelligence qu'elle allait faire une enquête interne sous l’autorité de l'Agent Général de la CIA. L'Agence envoya douze enquêteurs sur le terrain, où ils passèrent deux brèves semaines à faire des interviews. Le rapport ne fut jamais publié dans son intégralité, mais voici sa conclusion:

«Il n’y a aucune preuve que l'Agence ou un cadre supérieur de l'Agence ait jamais sanctionné ou soutenu le trafic de drogue, dans le cadre de son action. Nous n'avons pas non plus trouvé le moindre soupçon, encore moins de preuves, qu'un agent, un membre du personnel ou un contact de l'Agence ait jamais été impliqué dans le commerce de la drogue. En ce qui concerne Air America, nous avons constaté qu'elle a toujours interdit, par principe, le transport de marchandises de contrebande. Nous pensons que son Service de Sécurité, qui est également utilisé par la Société de transport aérien au Laos, fait désormais office de dissuasion supplémentaire contre les trafiquants de drogue.

«Le seul domaine de nos activités en Asie du Sud-Est qui nous préoccupe concerne les agents et les fonctionnaires locaux avec lesquels nous sommes en contact et qui ont été ou pourraient encore être impliqués d’une manière ou d’une autre dans le commerce de la drogue. Nous ne parlons pas ici de ces agents qui sont amenés à pénétrer l’industrie des stupéfiants pour recueillir des renseignements sur l’industrie elle-même, mais plutôt de ceux avec lesquels nous sommes en contact dans nos autres opérations. Que faire de ces personnes est particulièrement difficile, compte tenu de leur implication dans certaines de nos opérations, en particulier au Laos. Car leur complaisance et notre coopération mutuelle facilitent considérablement les activités militaires des combattants irréguliers soutenus par l'Agence.»

Le rapport souligne que «la guerre a clairement été notre priorité absolue en Asie du Sud-Est et que toutes les autres questions ont pris la deuxième place dans l’ordre des choses». Le rapport suggérait également qu’aucune considération financière n’incitait les pilotes d'Air America à participer à la contrebande, car ils «gagnaient beaucoup d'argent».

Les critiques du livre de McCoy furent hostiles, suggérant que ses centaines de pages d’interviews et de reportages bien documentés relevaient de la fabrication de rumeurs conspiratrices de la part d’un opposant radical à la guerre. Les accusations de McCoy furent rejetées d'emblée lors des audiences menées par Church, en 1975, qui ont conclu que les allégations de contrebande de drogue par les agents de la CIA «manquaient de substance».

Comme McCoy lui-même l'a résumé en 1990, avec des mots qui frappent sans aucun doute une corde sensible dans le cœur de Gary Webb :

«Bien que j'aie marqué un but, lors du premier engagement, grâce à ce qu’on peut appeler un blitz médiatique, la CIA a gagné la bataille bureaucratique au long terme. En faisant taire mes sources et en annonçant publiquement sa détestation des drogues, l'Agence a réussi à convaincre le Congrès qu'elle était innocente de toute complicité dans le commerce de l'opium en Asie du Sud-Est.»

Lien de l'article en anglais:

https://www.counterpunch.org/2017/09/29/armies-addicts-and-spooks-the-cia-in-vietnam-and-laos/

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