La liberté d'expression mourante en Malaisie

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Un gouvernement impopulaire cherche à réprimer les opinions qui lui déplaisent

Par Murray Hunter pour Asia Sentinel le 24 mai 2021

Manifestation pour la liberté d’expression à Kuala Lumpur (Crédit photo: Asia Sentinel)

Manifestation pour la liberté d’expression à Kuala Lumpur (Crédit photo: Asia Sentinel)

Le gouvernement malaisien qui est profondément impopulaire cherche à reprendre le contrôle de l’information à l'ère d'Internet en utilisant de façon accrue le pouvoir de la police pour harceler les militants, les journalistes et les utilisateurs des médias sociaux et enquêter sur eux. Les reportages étrangers des sites de journalisme d'investigation Asia Sentinel et Sarawak Report ont été bloqués périodiquement par la Commission malaisienne de la communication et du multimédia.

Les médias locaux publient rarement des articles critiques par crainte de poursuites. Les blogs, comme Rebuilding Malaysia de Mariam Mokhtar, subissent périodiquement des attaques par déni de service (DDoS), dans lesquelles des sites Web ciblés sont inondés de dizaines de milliers de commentaires, surchargeant les sites Web et les écrasant.

Cela a conduit à une baisse de 18 points de la position de la Malaisie sur l'Indice mondial de la liberté de la presse qui passe à la 119ème place sur 180 dans le rapport annuel de Reporters sans frontières 2021, la plus forte baisse de tous les pays de l'histoire de l'indice, et en contraste frappant avec une augmentation de 22 places dans le dernier rapport annuel, qui a coïncidé avec l'arrivée au pouvoir du gouvernement évincé de Pakatan Harapan (NDT: Le Pakatan Harapan, Alliance de l'espoir en malais, est une alliance politique fondée en 2015 et réunissant des partis allant du centre-droit à la gauche. C'est la principale alliance malaisienne opposée au Barisan Nasional. Son leader est Mahathir Mohamad, Premier ministre depuis les élections législatives malaisiennes de 2018 jusqu'à début 2020).

En outre, le rapport national annuel de Freedom House a maintenant classé la Malaisie comme partiellement libre sur son indice mesurant les droits civils, la liberté d'expression et les libertés civiles. Le rapport annuel de Human Rights Watch sur la Malaisie décrit le pays comme pratiquant «une culture de la peur, où l'expression pacifique d’opinion est criminalisée».

Le gouvernement a historiquement mis en avant la nécessité d'éviter les discussions sur les soi-disant «questions sensibles», notamment la race, la religion, la royauté, l'éducation et la citoyenneté, sous prétexte que de telles questions enflammeraient les relations communautaires. Le Premier ministre Muhyiddin Yassin, le Yang Di-Pertuan Agong, Al-Sultan Abdullah Shah et l'ancien commissaire de police Abdul Hamid Bador ont tous averti le public de ne pas soulever ces «questions sensibles» afin de maintenir la paix et l'harmonie dans le pays. .

Un réseau de lois visant à restreindre la liberté d'expression a été mis en place. La loi draconienne sur la sédition, que l'ancien gouvernement de Pakatan Harapan a vainement promis d'abroger, est utilisée pour poursuivre les satiristes. En 2015, la loi a été élargie pour inclure les commentaires sur les réseaux sociaux. Le graphiste Fahmi Reza Mohd Zarin a été arrêté pour sa playlist Spotify 'Dengki Ku', affichant un thème de jalousie, suite aux commentaires de la reine concernant les vaccinations (voir: http://lagazetteducitoyen.over-blog.com/2021/04/un-activiste-qui-s-est-moque-de-la-reine-de-malaisie-est-accuse-de-sedition.html). Le dessinateur Zulkiflee Anwar Ulhaque, populairement connu sous le nom de Zunar, a été convoqué par la police pour sa caricature satirique sur le ministre en chef de Kedah annulant les vacances hindoues Thaipusam, sur le site d'information de Malaysiakini.

Interdiction de s'exprimer sur les instructions du Premier ministre

Interdiction de s'exprimer sur les instructions du Premier ministre

Les journalistes sont souvent convoqués pour être interrogés pendant de longues périodes, comme cela est arrivé récemment à deux journalistes malaisiens, Rusnizam Mahat et Aedi Asri Abdullah, pour avoir dénoncé les brutalités policières lors de la détention et la mort subséquente d'un prisonnier. C'était après que plusieurs journalistes d'Al Jazeera aient été convoqués au siège de la police l'année dernière suite à une enquête pour sédition et diffamation après que leur documentaire sur le traitement des travailleurs sans papiers en Malaisie ait été diffusé à la télévision.

Les enquêtes policières utilisent également le cadre de la loi malaisienne sur les communications et le multimédia (CMA) qui interdit toute utilisation inappropriée des installations informatiques ainsi que du réseau internet et interdit la diffusion de déclarations, de rumeurs ou de rapports susceptibles de causer des méfaits publics. Cette loi est également utilisée pour bloquer les sites Web d'information qui critiquent le gouvernement, signalent la corruption ou laissent publier des commentaires de lecteurs que les autorités jugent offensants.

Le portail d'information populaire Malaysiakini fait actuellement appel pour une condamnation et d'une amende de 500,000 RM (NDT: 100,000 euros) pour outrage au tribunal à cause de commentaires de cinq lecteurs sur leur plate-forme qui ont été presque immédiatement effacés après que les autorités les ont portés à l'attention des rédacteurs en chef. Plusieurs personnes ont été poursuivies en vertu de cette loi pour avoir insulté les dirigeants malais sur les réseaux sociaux. Cet acte semble avoir été utilisé comme une loi de lèse-majesté de facto au cours des 12 derniers mois.

Bien que la loi Anti-Fake News Act 2018 ait été abrogée en 2019, le code pénal et la loi sur les communications et le multimédia (CMA), offrent de nombreuses dispositions pour engager des poursuites. L'ancienne vice-ministre de Pakatan Harapan, Fuziah Salleh, a été accusée d'avoir diffusé des «fausses nouvelles» sur son compte Facebook l'année dernière, en vertu du code pénal et de la CMA. Fuziah a réclamé un procès suite à cette accusation.

Le code pénal comporte plusieurs sections relatives à la diffamation criminelle. Bien que les médias bénéficient d'une certaine protection à condition de pouvoir prouver que les faits rapportés sont exacts et publiés sans malveillance, les blogueurs ne bénéficient pas de cette protection. Les propos destinés à «effrayer et alarmer le public» ou à «porter atteinte à l'État ou à la tranquillité publique» sont punissables pénalement. Wan Noor Hayati, un journaliste qui a critiqué le gouvernement sur Facebook pour avoir autorisé un bateau de croisière chinois à accoster en Malaisie pendant la pandémie de Covid-19, a été inculpé en vertu du code pénal.

La proclamation d'une situation d'urgence par le roi, largement perçue comme un subterfuge visant à maintenir le gouvernement actuel au pouvoir, a re-criminalisé la circulation de ce que le gouvernement perçoit comme une fake news. Ainsi, il a le pouvoir d'imposer sa propre version de la vérité.

La loi sur l'imprimerie et les éditeurs (Printing Press and Publishers Act, sigle anglais: PPA) est utilisée pour limiter la circulation des journaux et suspendre leur publication. Un livre récent, «Rebirth: Reformasi, Resistance and Hope in New Malaysia», publié par GerakBudaya à Kuala Lumpur a été interdit l'année dernière. La police a fait une descente dans les bureaux de l'éditeur, saisissant des exemplaires du livre. Même si la plupart des chapitres avaient déjà été publiés sous forme d'articles en 2018 sans numéro et que la couverture était une peinture réalisée en 2014, le directeur adjoint de l'enquête criminelle Mior Faridalathrash Wahid a affirmé que certains articles du livre étaient considérés comme séditieux.

Les politiciens, la police et d'autres autorités recourent régulièrement à l'intimidation et aux menaces pour poursuivre les journalistes en vertu des lois civiles sur la diffamation afin de faire taire les critiques. Un retraité, Abdullah Sani Ahmad a été condamné à une amende de 200 RM l'an dernier pour avoir critiqué le ministre de la Santé. L'année dernière, le directeur général de l'immigration Khairul Dzaimee a averti que les étrangers vivant en Malaisie qui critiquent le gouvernement verront leur visa révoqué et seront expulsés. Lorsque Asia Sentinel a révélé la corruption au sein de JAKIM à propos de la certification Halal (voir http://lagazetteducitoyen.over-blog.com/2019/11/la-grosse-arnaque-de-l-industrie-alimentaire-halal-en-malaisie.html), le vice-ministre des Affaires religieuses Fuziah Salleh a attaqué la crédibilité du portail d'informations en ligne, plutôt que d'enquêter sur les allégations.

La police et le ministère des Communications surveillent activement les médias et les médias sociaux, en particulier pour les insultes contre l'islam et la royauté. Cela a été confirmé par l'ancien ministre des Affaires religieuses de Pakatan Harapan, Mujahid Yusof Rawa, qui a annoncé publiquement qu'une unité spéciale avait été créée pour surveiller le contenu des médias sociaux afin de trouver des insultes à l'islam. Les autorités collaborent avec les entreprises de télécommunications mobiles pour intercepter et surveiller les communications en ligne et mobiles, telles que les groupes «Whatsapp».

Une grande partie de ces activités est entreprise sans mandat, en utilisant la loi de 2012. Il a été établi que la Malaisie est en possession de serveurs et de logiciels capables de subtiliser des mots de passe, d'écouter des appels Internet et d'intercepter des messages. Le gouvernement a également acheté à Israël un système capable d'écouter les téléphones, de surveiller les e-mails et de pirater des applications.

La fermeture forcée en 2016 de The Malaysian Edge après que le portail d'informations en ligne a rapporté le scandale financier de 1MDB a contraint la plupart des nouveaux portails en ligne à pratiquer l'autocensure. Les rapports de presse et les éditions d'opinion sont examinés, spécialement les commentaires sur des questions «sensibles» qui ne sont ni supprimés ni édités. Une militante sociale et écrivaine de longue date, Mariam Mokhtar, a déclaré à Asia Sentinel qu'il devenait très difficile de publier avec des portails d'informations en ligne. L'éducateur et chroniqueur Dr Azly Rahman, qui a commenté l'état des affaires politiques et éducatives malaisiennes, a vu son poste de chroniqueur chez Malaysiakini résilié après la censure éditoriale et la suppression de l'une de ses colonnes.

Dans les médias en ligne d'aujourd'hui, il y a de plus en plus d'op-eds (NDT: articles d’opinons) et d'éditoriaux par des fonctionnaires utilisant des noms de plume pour berner le gouvernement. Les portails d'information en ligne sont parfois utilisés par le gouvernement pour attaquer les critiques sans que ceux-ci aient l'occasion de répondre.

Le journalisme d'investigation approfondi disparaît rapidement. Il y a encore de bons articles d'enquête originaux qui sortent occasionnellement, New Straits Times, Cilisos et Malaysiakini l'ont montré. La plupart des journalistes manquent aujourd'hui de pairs courageux et de mentors inspirants. Les journalistes sont traités comme des professionnels de seconde zone. Les politiciens, la royauté, la bureaucratie et les associations essayant de cultiver et d'acheter leur loyauté. Une presse favorable paie souvent bien.

Un bon journalisme d'investigation est entravé par la loi sur les secrets officiels, en vertu de laquelle presque tout ce qui provient d'un fonctionnaire peut être considéré comme un secret d'État et passible de poursuites. Les dénonciateurs peuvent être poursuivis pour vol, inculpés en vertu de l'OSA ou même lésés par voie judiciaire.

La liberté d'expression est également supprimée institutionnellement. Les universitaires des universités publiques malaisiennes doivent obtenir la permission d'apparaître dans les médias, en particulier sur les questions sociales et politiques. Certains commentateurs des universités publiques suivent subtilement la ligne Ketuanan Melayu déguisée. Les stations de télévision et de radio appartiennent à des alliés du gouvernement, et les directeurs de programmes sont très sélectifs quant aux invités qu'ils invitent à participer à des entrevues, à des panels et à d'autres programmes de discussion.

Une version Wikileaks d'un câble américain , écrite en 2007, a révélé que les principaux groupes de réflexion malaisiens, l'Institut d'études stratégiques et internationales (ISIS), l'Institut malaisien de recherche économique (MIER) et l'Asian Strategic and Leadership Institute (ASLI) sont tous financés, détenus et influencés par les partis politiques au pouvoir, en particulier l'UMNO. Ils jouent un rôle majeur dans l'élaboration des politiques, la rédaction des lois, les nominations du personnel des comités gouvernementaux et l'influence de l'opinion publique.

Par des moyens clandestins, le gouvernement influence directement l'opinion publique, avec une intervention directe dans les médias sociaux. Il existe de nombreuses pages de médias sociaux identitées comme marionnettes du gouvernement. Ces comptes via Facebook, Instagram, Twitter et YouTube sont gérés à la fois par le gouvernement et les partis politiques. Ils agissent à la fois comme des influenceurs et pour attaquer ceux qui colportent des opinions indésirables. Certaines activités sont externalisées à l'étranger. Ces comptes sont utilisés pour attaquer les articles critiquant le gouvernement.

Un certain nombre de blogs politiques sont des façades pour le gouvernement et les partis au pouvoir afin de pousser des récits particuliers dans le but de définir ce qui est politiquement correct. L'éventail des questions sensibles est considérablement élargi pour inclure des problèmes sociaux tels que les LGBT, les grossesses chez les adolescentes, les abus sexuels, la toxicomanie et l'avortement. La dissidence, aussi bien contre la monarchie que le gouvernement, est réprimée. Avec un gouvernement qui risque de tomber quelques jours après la levée de l'urgence, la situation ne devrait pas s'améliorer de sitôt.

Lien de l’article en anglais:

https://www.asiasentinel.com/p/free-speech-dying-in-malaysia

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