Il y a vingt ans, le gouvernement saoudien s'en est tiré avec le crime du siècle

Publié le

Par Branko Marcetic pour Jacobin Mag le 12 septembre 2021

Le World Trade Center s'effondre le 11 septembre 2001 (Crédit photo: L. Busacca/WireImage via Getty Images)

Le World Trade Center s'effondre le 11 septembre 2001 (Crédit photo: L. Busacca/WireImage via Getty Images)

Malgré de nombreuses preuves de la complicité saoudienne dans les attentats du 11 septembre, l'administration Bush et ses successeurs ont passé vingt ans à absoudre l'élite du pays de toute responsabilité tout en faisant la guerre à une liste sans cesse croissante d'autres pays du Moyen-Orient.

L'un des mystères encore non résolus des attentats du 11 septembre est de savoir comment ce gouvernement étranger qui était de loin le plus responsable de cette atrocité a pu s'en sorti complètement indemne – et, en plus, être généreusement récompensé par Washington les années qui ont suivis.

Remplacez le 11 septembre par Pearl Harbor et imaginez que Franklin Roosevelt ait répondu à cette attaque en dissimulant toute preuve de l'implication du Japon, blâmant et envahissant l'Union soviétique à la place, puis passant les deux décennies suivantes à vendre à l'Empire japonais des milliards de dollars d’armes tout en soutenant régulièrement leur dirigeants et en les aidant à commettre des crimes de guerre dans d'autres parties du monde. C'est essentiellement ce qui s'est passé entre les États-Unis et l'Arabie saoudite depuis ce jour de 2001.

Même avant les attentats, il était entendu que, dans le cadre du délicat équilibre des pouvoirs maintenant la famille royale au sommet, le gouvernement saoudien pouvait aider à financer et à exporter l'extrémisme islamique dans le monde, conformément aux souhaits des religieux radicaux par l'assentiment duquel ils statuaient. Le gouvernement saoudien avait été nettement inutile lors des précédentes enquêtes sur le terrorisme, donnant des réponses évasives à la demande des États-Unis pour obtenir sa coopération contre Oussama ben Laden et refusant même de l'arrêter ou de l'exécuter lorsque le Soudan a offert de le lui remettre. Selon un responsable américain de la lutte contre le terrorisme, s’il avait accepté «nous n'aurions probablement jamais vu un 11 septembre». Ensuite, il y avait le fait que la plupart des pirates de l'air étaient des ressortissants saoudiens, comme Ben Laden lui-même.

Depuis la publication en 2016 des «vingt-huit pages» expurgées du rapport de la Commission sur le 11 septembre que George Bush avait tenté de garder secret, la présomption de culpabilité du gouvernement saoudien pour l'attaque est passée de la simple fumée à un feu de forêt. Nous avons découvert qu'en 1999, deux ressortissants saoudiens qui prétendaient que leurs billets de Phoenix à Washington avaient été payés par l'ambassade saoudienne où ils se rendaient et qui avaient des «liens avec le terrorisme» d’après ce que le FBI a déterminé plus tard, avaient fait un «test» pour les attentats, obligeant leur avion à effectuer un atterrissage d'urgence en raison de leur comportement suspect.

Nous avons également découvert que les éventuels pirates de l'air «étaient en contact avec des personnes qui pourraient être liées au gouvernement saoudien et auraient reçu leur soutien et leur l'assistance», y compris de membres de cette ambassade, un diplomate saoudien à Los Angeles, et au moins deux possibles espions saoudiens. L'un de ces espions présumés a été payé directement à partir du compte bancaire de l'ambassadeur saoudien, le prince Bandar, et par l'association caritative dirigée par sa femme. Pendant ce temps, un an avant que les pages ne soient déclassifiées, le gouvernement a discrètement déclassifié un autre document: le certificat de pilote américain d'un agent d'Al-Qaïda trouvé dans une enveloppe de l'ambassade saoudienne. Ce même agent prétendra plus tard que, tout en le recrutant pour mener une attaque contre les États-Unis, une personnalité religieuse saoudienne a utilisé le terme «Votre Altesse» lorsqu’elle discutait de ses qualifications de djihadiste avec un homme au téléphone.

Il y avait donc plus qu'assez de preuves pour justifier une enquête approfondie, les résultats étant rendus publics – avec à la clé de graves conséquences diplomatiques et même économiques pour la Maison des Saoud si leur complicité était confirmée au-delà de tout doute.

Au lieu de cela, la fureur du public américain et les vastes ressources militaires du gouvernement américain ont été immédiatement dirigées contre le gouvernement appauvri et arriéré de l'Afghanistan. Et, perversement, l'administration Bush, et les médias qui ont travaillé étroitement avec elle, ont fait de l'Arabie saoudite un partenaire de confiance pour poursuivre la «croisade» de Bush contre le terrorisme.

«Nous allons avoir besoin du soutien de pays comme le Pakistan, l'Arabie saoudite et d'autres», avait déclaré le 13 septembre le major général de l'armée de l'air à la retraite Perry Smith à NPR à propos de la guerre à venir contre l'Afghanistan. Neuf jours plus tard, un éditorial du New York Times avait félicité Bush pour avoir «sagement» réalisé «l'importance d'enrôler de grandes nations musulmanes comme le Pakistan, l'Indonésie et l'Arabie saoudite dans la coalition antiterroriste». « L'Arabie saoudite possède un éventail d'atouts qui peuvent être essentiels dans la guerre contre le terrorisme», pouvait-on lire dans un autre éditorial.

Même le proto-trumpiste Pat Buchanan, qui s'était opposé à la guerre en Afghanistan, avait inclus l'Arabie saoudite dans une liste de «nos alliés arabes» qui seraient négativement impactés par une guerre en Afghanistan. Un article du Honolulu Star-Bulletin prenant à partie des gens qui appelaient à la vengeance le lendemain de l'attaque avait réprimandé celui d’entre eux qui appelait à bombarder l'Arabie saoudite, affirmant que «les Saoudiens sont généralement de notre côté».

Dans les plans grandioses et totalement illusoires que les responsables et les experts de Bush ont immédiatement élaborés après le 11 septembre, presque tous les États du Moyen-Orient ont été répertoriés comme une cible future pour un changement de régime ou une attaque: la Syrie, l'Algérie, la Libye, l'Autorité palestinienne et, bien sûr, l'Irak et l'Iran. L'Arabie saoudite n'a par contre jamais été mentionnée, sauf en tant que partenaire fiable de Washington pour poursuivre cette folie.

De temps en temps, dans les semaines qui ont suivi les attentats, des indices de la vérité ont brièvement brillé. L'Arabie saoudite et les États du Golfe «abritent des bailleurs de fonds et des recrues pour les réseaux terroristes», avait rapporté le Washington Post, citant des responsables américains qui les ont accusés de «ne pas avoir été complètement ouverts dans le passé». «Des experts et des diplomates islamiques disent que les raisons du grand nombre de Saoudiens impliqués dans les détournements ne sont pas complètement comprises», avait noté un autre article. Dix jours après les attentats, à la page A15, le Post avait publié un rapport sur les «problèmes internes» du pays (lire: ses liens avec les extrémistes), notant que les autorités saoudiennes avaient résisté aux efforts des États-Unis pour interroger des suspects lors d'une attaque terroriste anti-américaine antérieure et citant une étude du département d'État de 1998 qui concluait «le renseignement américain sur l'Arabie saoudite souffre d'une méconnaissance de la nature radicale et d'une sous-estimation du pouvoir de l'establishment religieux.»

Des trucs louches, c'est le moins qu'on puisse dire. Et pourtant, déterminés à faire jouer la puissance militaire américaine en renversant le gouvernement afghan, des responsables de Bush comme Colin Powell et Donald Rumsfeld ont courtisé sans vergogne les dirigeants saoudiens, qui ont rapidement rompu les liens avec les talibans, soutenu la «guerre contre le terrorisme» des États-Unis et autorisé à contrecœur l'armée américaine a utilisé le pays comme base pour son attaque, ironiquement l'un des problèmes majeurs qui avait motivé Ben Laden et ses semblables à attaquer les États-Unis au départ. Ce n'est que le jour même où les troupes américaines ont envahi l'Afghanistan que le Chicago Tribune a jugé bon de publier un rapport sur les liens de l'Arabie saoudite avec l'extrémisme wahhabite: «Le terrorisme trouve des fantassins chez les Saoudiens».

C'était comme si tout ce qui aurait dû faire de l'Arabie saoudite une cible de la colère américaine avait été simplement transplanté en Afghanistan.

Il y a de nombreuses raisons pour lesquelles cela s'est produit, la plupart d'entre elles résultant en fin de compte du statut de l'Arabie saoudite en tant que patrie des plus grandes réserves de pétrole du monde. Mais n'ignorons pas le travail acharné des responsables saoudiens pour coopter l'élite américaine. Le même prince Bandar impliqué dans les vingt-huit pages était un ami proche de la famille Bush, au point de gagner le surnom de «Bandar Bush» et d'être la première personne à qui Bush Jr a parlé lorsqu'il réfléchissait à une candidature à la présidence. Il était également copain de racquetball (NDT: un sport de raquette joué avec une boule de caoutchouc creuse dans un terrain intérieur ou extérieur) avec le futur secrétaire d'État de Bush, à qui il a offert une Jaguar de 1995.

L'Arabie saoudite est toujours l'un des plus gros dépensiers du lobbying américain – l'ingérence étrangère faite ouvertement et légalement – ​​et courtise les deux parties, ainsi que la presse pour s’assurer une couverture positive. Il n'est pas surprenant que le chroniqueur inexplicablement influent du New York Times, Tom Friedman, qui a récompensé l'horrible nouveau prince héritier du pays avec des éloges somptueux en échange de voyages tout aussi somptueux dans le pays, ait également été l'une des voix les plus fortes en faveur de frapper l'Afghanistan après le 11 septembre («Donnez une chance à la guerre», avait-il écrit un mois après le début de l'invasion).

Donc, quelle que soit la vérité sur le rôle joué par les autorités saoudiennes dans les attaques, elle a été enterrée. Selon John Lehman, un ancien secrétaire de la Marine qui a enquêté sur les attentats dans le cadre de la Commission sur le 11 septembre, l'administration Bush «refusait de déclassifier quoi que ce soit ayant à voir avec l'Arabie saoudite», même lorsqu'il leur a présenté des preuves des liens des responsables saoudiens avec les pirates de l'air, ainsi que «tout ce qui a à voir avec les Saoudiens, pour une raison quelconque, cela avait cette sensibilité très particulière». Avant de cacher les pages qui impliquaient la Maison des Saoud, et son ami de la famille en particulier, à la vue du public pendant près de quinze ans, Bush a tenté de mettre Henry Kissinger, lié à l'Arabie saoudite, à la tête de la Commission. Son coprésident, l'ancien sénateur Bob Graham, a accusé le gouvernement américain de «tromperie agressive» en ce qui concerne le rôle saoudien dans les attaques.

Mais peut-être que les choses commencent à changer. Barack Obama avait déclassifié les vingt-huit pages sous la pression des familles des victimes du 11 septembre, et Joe Biden a maintenant ordonné la déclassification d'autres documents liés à l'enquête du FBI sur les attentats, ce qui pourrait bien en révéler encore plus sur l'implication du gouvernement saoudien.

Nous verrons ce que cela signifie en pratique. L'ordonnance laisse encore une certaine marge de manœuvre pour cacher des vérités gênantes, créant une exception à la déclassification «lorsque des raisons majeures conseillent le contraire». Mais les responsables saoudiens eux - mêmes sont certainement inquiets de ce que le public américain et le monde pourraient apprendre dans les mois à venir.

La guerre contre le terrorisme et les invasions de l'Afghanistan et de l'Irak n'auraient jamais dû avoir lieu, pour des raisons totalement étrangères à la culpabilité du gouvernement saoudien dans les attentats: elles étaient non seulement contre - productives et catastrophiques, mais aussi une punition collective immorale de millions d'innocents pour les péchés de quelques-uns, en fait la même logique tordue adoptée par les terroristes que Washington a passé ce siècle à chasser. Mais les preuves que nous avons de l'implication saoudienne rendent l'aventurisme militaire des dernières décennies particulièrement et tragiquement absurde. Vingt ans après les attentats, il est grand temps que les responsables soient tenus de rendre des comptes.

Lien de l’article en anglais:

https://jacobinmag.com/2021/09/9-11-attacks-saudi-arabia-government-ties-cover-up-war-on-terror/

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