Peur et incertitude pour les dissidents birmans en Thaïlande

Publié le

Des dissidents birmans qui ont fui la répression de l'armée vivent cachés en Thaïlande alors qu'ils tentent de chercher une protection humanitaire dans des pays tiers.

Par Emily Fishbein et Nu Nu Lusan pour Al Jazeera le 13 septembre 2021

Une femme pleure en faisant le salut à trois doigts lors d'une cérémonie de prière pour ceux qui sont morts au Myanmar pendant une manifestation contre le coup d'État, devant le bâtiment des Nations Unies à Bangkok, en Thaïlande, le 4 mars 2021 (Crédit photo: Soe Zeya Tun/Reuters)

Une femme pleure en faisant le salut à trois doigts lors d'une cérémonie de prière pour ceux qui sont morts au Myanmar pendant une manifestation contre le coup d'État, devant le bâtiment des Nations Unies à Bangkok, en Thaïlande, le 4 mars 2021 (Crédit photo: Soe Zeya Tun/Reuters)

Lorsque l'armée birmane a organisé un coup d'État le 1er février dernier, la carrière de Kaung Latt en tant qu'artiste s'est brusquement arrêtée. Partisan éminent du gouvernement déchu de la Ligue nationale pour la démocratie (NLD) et star des réseaux sociaux comptant des centaines de milliers d'adeptes, Kaung Latt savait qu'il deviendrait probablement une cible de premier plan pour une arrestation.

Le matin du coup d'État, alors que les forces de sécurité commençaient à rassembler des responsables de la NLD, des militants et des personnalités publiques influentes, Kaung Latt s'est caché. Ses voisins lui ont dit plus tard que les forces de sécurité s'étaient rendues chez lui à deux reprises ce jour-là.

Au cours du mois suivant, Kaung Latt s'est réfugié avec différents amis dans la plus grande ville du Myanmar, Yangon, mais lorsque l'armée a émis un mandat d'arrêt l'accusant «d'utiliser sa popularité pour inciter le peuple» via les réseaux sociaux «à détruire la loi de l'État et l'ordre», il a décidé qu'il était trop risqué pour lui de rester avec ses hôtes.

Incapable de quitter le pays par avion, il a traversé secrètement la frontière avec la Thaïlande début mars, où il est depuis resté planqué.

«Je ne me sens pas en sécurité ici à cause de mon statut de sans-papiers», a-t-il témoigné. "C'est la première fois que je viens dans un autre pays sans papiers, et je me sens très petit – comme si j'avais perdu mon identité."

Kaung Latt fait partie des trois personnes avec lesquelles Al Jazeera s'est entretenu qui ont fui en Thaïlande depuis le coup d'État.

Ils craignent pour leur vie s'ils retournent au Myanmar mais n’ont pas la possibilité de demander l'asile en Thaïlande car le gouvernement de ce pays ne distingue pas les réfugiés ou les demandeurs d'asile des migrants économiques, et considère l'entrée ou le séjour des sans papiers ou des personnes non autorisés comme une «immigration illégale».

Ainsi, les dissidents tentent de se rendre dans un pays tiers pour des raisons humanitaires, faisant face à l'anxiété quant à leur avenir et luttant pour faire face à des souvenirs traumatisants au milieu de la violence continue dans leur pays.

Selon Kaung Latt, le coup d'État a bouleversé sa vie, détruisant sa carrière ainsi que son sentiment de sécurité au Myanmar. «Je me sentais tout le temps anxieux en pensant au moment où [les forces de sécurité] pourraient venir m'arrêter», a-t-il déclaré. Craignant d'être torturé ou de disparaître s'il était attrapé par l'armée, il a commencé à se sentir mal physiquement. "Je n'ai pas de maladie cardiaque mais j'ai ressenti une douleur dans le côté gauche de ma poitrine, et quand j'en ai parlé à mes amis, ils ont dit qu’elle était causé par le traumatisme auquel j'ai été confronté", a-t-il précisé.

Sept mois après le coup d'État, ni son chagrin pour son pays ni son inquiétude quant à sa sécurité personnelle n'ont disparu. «J'ai toujours le sentiment d'avoir été agressé, blessé et privé de mon vote depuis le coup d'État en février», a-t-il affirmé, ajoutant qu'il continue de faire des cauchemars où l'armée le recherche. «Je me sens beaucoup mieux ici [en Thaïlande] mais j'ai toujours un traumatisme», a-t-il témoigné à Al Jazeera.

En août, il a décidé de demander une protection humanitaire dans un pays tiers. Un ami l'a mis en contact avec une ambassade étrangère et il attend maintenant une réponse sur l'état de son dossier.

«Depuis que j'ai perdu mon identité, j'essaie de me réinstaller», a-t-il dit au téléphone depuis une ville à la frontière thaïlandaise. «Si je récupère mon identité après ma réinstallation, j'aiderai mon pays de toutes les manières possibles.»

«J'étais inquiet pour ma vie»

Pendant l'ancien régime militaire du Myanmar, qui a duré de 1962 à 2011, la ville frontalière thaïlandaise de Mae Sot et la ville du nord de Chiang Mai sont devenues des plaques tournantes pour les dissidents en exil. Dans les années 1980, le conflit armé dans le sud-est du Myanmar a déclenché plus de 20 ans de déplacements massifs, et neuf camps ont été établis dans les provinces frontalières de la Thaïlande, soutenus par un consortium d'organisations non gouvernementales internationales.

Le nombre de réfugiés dans ces camps a culminé à 150,000 en 2005, après quoi des dizaines de milliers ont été réinstallés dans des pays tiers. Quelques centaines de réfugiés sont rentrés au Myanmar dans le cadre d'un programme de rapatriement volontaire facilité lancé par les gouvernements thaïlandais et birmans en 2016, mais des problèmes, notamment une présence militaire continue dans les villages de réfugiés, la peur d'une reprise du conflit ainsi que celle des mines terrestres non explosées, et la faiblesse de l'éducation, des soins de santé et des moyens de subsistance ont fait que beaucoup hésitaient à revenir en arrière. Aujourd'hui, plus de 90,000 réfugiés survivent dans ces camps.

Depuis le coup d'État de février, des milliers de personnes originaires du Myanmar ont cherché refuge en Thaïlande à la suite d'attaques aériennes et d'affrontements armés le long de la frontière sud-est du Myanmar, mais la Thaïlande, elle aussi une dictature issue d’un putsch militaire, ne leur a accordé aucune protection formelle.

Fin mars, lorsque plus de 2,000 civils ont tenté de traverser la frontière au milieu d'attaques aériennes militaires dans l'État de Karen, ils ont été contraints de reculer par les soldats thaïlandais, selon des groupes de défense des droits humains, bien que les autorités thaïlandaises maintiennent que les retours étaient sûrs et volontaires.

Des milliers d'autres ont pénétrés en Thaïlande fuyant les attaques militaires à Karen en avril, mai et juin; les groupes de défense des droits disent qu'ils ont également été contraints par les militaires thaïlandais de repasser la frontière dans l’autre sens.

Les dissidents et autres personnes qui ont réussi à fuir en Thaïlande après avoir été persécutés au Myanmar sont également vulnérables. En mars, trois journalistes et deux militants ont été arrêtés à Chiang Mai et condamnés à sept mois de prison pour entrée illégale. Au milieu du tollé des groupes de défense des droits humains, ils ont obtenu l'asile dans un pays tiers non divulgué.

Pendant ce temps, le journal en ligne birman The Irrawaddy a rapporté le 7 septembre que la police thaïlandaise avait été alertée pour arrêter toute personne liée au gouvernement d'unité nationale (NUG) d'opposition du Myanmar et pour effectuer des raids dans des lieux soupçonnés d'abriter des membres du NUG.

Parmi les personnes recherchées par l'armée birmane pour avoir participé à des manifestations anti-coup d'État et s'être prononcées contre l'armée sur les réseaux sociaux figure Ko Moe, un intermittent du spectacle.

Lorsqu'il a fui son domicile à Yangon en mars, Ko Moe n'avait pas l'intention de passer en Thaïlande. «Même si je traversais la frontière, je ne savais pas où aller ni où rester. De plus, si la police thaïlandaise m'arrêtait et me renvoyait au Myanmar, ce serait très mauvais pour moi», a-t-il témoigné.

Il s'est d'abord caché chez des proches à Yangon, mais lorsque cela est devenu trop risqué, il a cherché protection sur le territoire d'une organisation ethnique armée le long de la frontière thaïlandaise, y arrivant en avril juste avant que le mandat d'arrêt ne soit émis.

Les groupes ethniques armés, dont certains se battent contre l'armée depuis des décennies, ont abrité des milliers d'activistes et de dissidents depuis le coup d'État, alors même que les combats s'intensifiaient sur leurs territoires. Ko Moe a déclaré que des soldats d'une unité de l'armée birmane étaient stationnés près de la maison où il résidait et qu'il craignait même de sortir.

Un ami l'a aidé à entamer le processus de demande de protection humanitaire dans un pays tiers, mais il devait vivre en dehors du Myanmar pour être admissible, selon le droit international des réfugiés.

Après de longues délibérations, il a décidé de tenter sa chance et de traverser la frontière avec la Thaïlande.

Dans son dernier acte avant de quitter le Myanmar, il a enregistré une chanson de protestation appelant les gens à se rassembler et à avoir de l'empathie les uns envers les autres. «Je voulais faire savoir au peuple du Myanmar que j’étais avec lui en tant qu'artiste», a-t-il déclaré à Al Jazeera.

Le même jour, avec l'aide d'amis, il franchit clandestinement la frontière.

«La principale raison pour laquelle je suis venu ici est que je craignais pour ma vie… que [les forces de sécurité] puissent m'arrêter la nuit et appeler ma famille le lendemain matin pour récupérer le corps», a-t-il déclaré.

Alors que Ko Moe se sent plus en sécurité en Thaïlande, il évite de sortir en raison de son statut de sans-papiers. Il attend maintenant le transit vers un pays tiers, ayant déjà terminé les processus de sélection pour l’asile politique.

Vivre en cachette

Il est difficile de déterminer le nombre de personnes originaires du Myanmar qui se sont enfuies en Thaïlande depuis le coup d'État, car beaucoup de ceux qui ont fui - comme Ko Moe - sont sans papiers et vivent dans la clandestinité.

La Thaïlande s'est engagée en 2016 à développer un mécanisme national de filtrage pour identifier les personnes ayant besoin d'une protection humanitaire et, en décembre 2019, a officiellement approuvé la mise en place du mécanisme de filtrage. Il devait entrer en vigueur en juin 2020 mais, selon Naiyana Thanawattho, directrice exécutive d'Asylum Access Thailand, les détails sur la manière dont la loi sera mise en œuvre sont toujours en discussion, et elle n'a pas encore été mise en œuvre en pratique.

Asylum Access Thailand fait partie d'une coalition de plus de 40 groupes de la société civile qui appellent la Thaïlande à accélérer la mise en œuvre de la loi et à garantir que les ONG promouvant les droits des réfugiés et des apatrides soient représentées de manière significative lors des discussions à ce sujet.

Les membres de la coalition espèrent que le mécanisme de filtrage permettra aux demandeurs d'asile et aux réfugiés reconnus de vivre et de travailler en Thaïlande sans risque d'arrestation ou d'expulsion. Mais parmi plusieurs préoccupations, il y a le fait que ceux qui vivent dans des camps de réfugiés, que ceux de nationalités spécifiques ainsi que les réfugiés nouvellement arrivés soient exclus de la loi. Le comité établi pour examiner les demandes d'asile comprend de nombreux membres issus du milieu de la sécurité nationale.

«Nous craignons que le but de la loi soit d'exclure les gens plutôt que de les protéger», a déclaré Thanawattho. «[Le gouvernement thaïlandais] ne devrait pas empêcher les réfugiés d'accéder à la protection.

Les options pour accéder à la protection humanitaire dans un pays tiers sont également extrêmement rares. En 2020, l'agence des Nations Unies pour les réfugiés, le HCR, a identifié 20,7 millions de réfugiés relevant de sa compétence dans le monde mais moins de 1 % ont été réinstallés.

Al Jazeera a contacté les gouvernements de huit pays ayant l'habitude d'offrir une protection humanitaire aux personnes originaires du Myanmar, ainsi que le HCR et l'Organisation internationale pour les migrations, mais n'a pas pu obtenir de détails précis sur le nombre de personnes persécutées par l'armée du Myanmar depuis le coup d'État qui se sont vu offrir une protection humanitaire dans un pays tiers.

La Nouvelle-Zélande a déclaré avoir reçu 11 demandes d'asile et de protection de ressortissants birmans à l'intérieur du pays, qui étaient toutes en cours d'examen, tandis que l'Allemagne a approuvé six demandes d'asile provenant de l'intérieur du pays depuis la prise de pouvoir. L'Australie a déclaré avoir reçu 2,097 demandes de visas humanitaires de ressortissants du Myanmar en dehors du pays au cours de cette période, mais n'a pas mentionné le nombre de personnes auxquelles elle a accordé une protection.

Le Royaume-Uni n'a pas fourni de détails tandis que les États-Unis, les Pays-Bas, l'Espagne et le Canada n'ont pas répondu aux demandes de commentaires.

Invoquant des raisons de confidentialité et de protection, le HCR a refusé de commenter le type de protection temporaire, le cas échéant, offert pendant la période de transit des réfugiés en Thaïlande.

«Je veux vivre légalement»

Kaung Htoo fait partie de ceux qui ont réussi à entrer en contact avec une ambassade étrangère et à demander une protection dans un pays tiers mais, ne bénéficiant actuellement du soutien d'aucune organisation en Thaïlande et craignant d'être arrêté, il ne sort que lorsque cela est nécessaire et sa femme et ses enfants n'y vont pas du tout.

Le professeur d'université a rejoint le Mouvement de désobéissance civile à l'échelle nationale et s'est mis en grève depuis son poste dans le centre du Myanmar quelques semaines après le coup d'État. En mai, peu après la rentrée universitaire, la chaîne d'information dirigée par l'armée a diffusé son nom sur la liste des mandats d'arrêt et a averti que ceux qui tentaient de cacher le personnel éducatif seraient également inculpés.

Le lendemain, Kaung Htoo a commencé un voyage ardu à travers la jungle avec sa femme et ses enfants, traversant la frontière avec la Thaïlande quelques jours avant que les forces de sécurité ne saccagent leur maison. «Nous ne savions pas quoi faire ni [quelles organisations] contacter lorsque nous sommes arrivés en Thaïlande. Nos amis nous ont dit de ne pas sortir ou nous pourrions être arrêtés», a-t-il expliqué.

Des amis du Myanmar ont aidé la famille à trouver un logement dans un village à la périphérie d'une ville frontalière, et en août, ses parents les ont rejoints. «Au Myanmar, j'ai travaillé comme professeur pendant 17 ans. En tant que fonctionnaire, je n'ai jamais bu ni fumé», a-t-il précisé. «Je veux vivre légalement.»

Dans cet esprit, ainsi que parce qu’il souhaite que ses enfants puissent poursuivre leurs études, il a décidé d'explorer les options de protection des pays tiers pour lui-même et sa famille. Il s'est depuis connecté avec une ambassade étrangère et a commencé le processus de sélection.

«[Ma femme et moi] nous concentrons principalement sur l'avenir de nos enfants lorsque nous pensons à nos projets», a-t-il conclu.

Lien de l’article en anglais:

https://www.aljazeera.com/news/2021/9/13/myanmar-dissidents-face-fear-and-uncertainty-in-thailand

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