Je déteste le jour de l'an

Publié le

Par Antonio Gramsci, repris par Jacobin Mag le 1er janvier 2016

Antonio Gramsci sur le socialisme et le jour de l'an.

Portrait d’Antonio Gramsci par Gabriele Cancedda

Portrait d’Antonio Gramsci par Gabriele Cancedda

Chaque matin, quand je me réveille encore sous la voûte céleste, je sens que c’est pour moi le jour de l'an.

C’est pourquoi je hais ces fêtes de fin d'année qui tombent comme des échéances fixes, qui font de la vie et de l'esprit humain une entreprise commerciale avec ses entrées et sorties en bonne et due forme, son bilan et son budget pour l’exercice à venir. Ils font perdre le sens de la continuité de la vie et de l’esprit. On finit par croire sérieusement que d’une année à l’autre il y a une rupture et qu'une nouvelle histoire commence; on fait des résolutions et l’on regrette ses erreurs et ainsi de suite, et ainsi de suite. C'est généralement ce qui ne va pas avec les dates.

On dit que la chronologie est l'épine dorsale de l'histoire. Admettons-le. Mais nous devons aussi accepter qu’il y a quatre ou cinq dates fondamentales que toute personne bien élevée conserve fichée dans un coin de son cerveau et qui ont joué de vilains tours à l’Histoire. Elles aussi sont des «Nouvel An». Le nouvel an de l’Histoire romaine, ou du Moyen Âge, ou de l’Époque moderne. Et elles sont devenues tellement envahissantes et fossilisantes que nous nous surprenons nous-mêmes à penser parfois que la vie en Italie a commencé en 752, et que 1490 ou 1492 sont comme des montagnes que l’humanité a franchies d’un seul coup, se retrouvant soudain dans un nouveau monde, entrant dans une nouvelle vie.

Ainsi la date devient un obstacle, un parapet qui empêche de voir que l’histoire continue de se dérouler selon la même ligne fondamentale immuable, sans arrêts brusques, comme lorsque au cinéma la pellicule se déchire et laisse place à un intervalle de lumière éblouissante. Voilà pourquoi je déteste le Nouvel An. Je veux que chaque matin soit une nouvelle année pour moi.

Chaque jour je veux faire les comptes avec moi-même et me renouveler. Pas de jour de repos. Je choisis moi-même mes pauses, quand je me sens ivre de l'intensité de la vie et que je veux plonger dans l'animalité pour en retirer une vigueur nouvelle.

Pas de temps de service spirituel. J'aimerais que chaque heure de ma vie soit nouvelle, fût-ce en la rattachant à celles déjà parcourues. Pas de jour de fête avec ses rythmes collectifs obligatoires, à partager avec des étrangers qui ne m’intéressent pas. Parce que les grands-pères de nos grands-pères, et ainsi de suite, ont célébré, nous aussi devrions ressentir le besoin de célébrer. C'est écœurant.

J'attends le socialisme pour cette raison aussi. Car il jettera à la poubelle toutes ces dates qui n'ont aucune résonance dans notre esprit et, s'il en crée d'autres, ce seront au moins les nôtres, et non celles de nos idiots d'ancêtres que nous devions accepter sans réserve.

Publié pour la première fois dans «Avanti!» le 1er janvier 1916 et traduit de l’Italien en anglais par Alberto Toscano pour Viewpoint Magazine.

Lien de l’article en anglais:

https://www.jacobinmag.com/2016/01/antonio-gramsci-new-years-day/

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