Onoda, l'homme qui s’est battu contre la réalité

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La campagne chimérique d'un soldat japonais prend vie sur grand écran

Par Peter Tasker pour Nikkei Asia le 3 novembre 2021

Onoda dans sa tenue de camouflage (Crédit photo: Le Pacte)

Onoda dans sa tenue de camouflage (Crédit photo: Le Pacte)

Cela se passe un dimanche soir dans un petit bourg du sud-ouest de la France où les oies sont largement plus nombreuses que la population humaine. Le cinéma ici compte plus de 100 places, mais grâce à la pandémie, seules quatre sont occupées. Ce minuscule détachement de cinéphiles hardcore semble tout à fait approprié pour le film à l'affiche.

Réalisé et co-écrit par Arthur Harari, «Onoda, 10 000 nuits dans la jungle» est un film français avec des dialogues en japonais et un peu de tagalog, une des langues officielles des Philippines.

Il raconte l'histoire vraie de Hiroo Onoda, le soldat japonais de la Seconde Guerre mondiale qui a continué à combattre jusqu'au milieu des années 1970. Il n'a déposé ses armes que lorsque son commandant à la retraite lui a donné l'ordre direct de se rendre. D'abord avec trois camarades, puis finalement seul, Onoda a continué à patrouiller dans l'île philippine de Lubang jusqu’à près de 30 ans après la fin de la guerre.

Onoda n'était pas un soldat ordinaire. Il a été formé à Futamata, une annexe de la célèbre école d'espionnage de Nakano. Là, il apprend l'espionnage, la guérilla, le sabotage, la psychologie et l'ethnologie. Au lieu de suivre automatiquement la routine militaire, les diplômés de Futamata devaient penser librement par eux-mêmes. La «mort glorieuse» du suicide rituel était exclue; s'ils étaient capturés, ces soldats-là devaient profiter de l'occasion pour répandre la désinformation.

Selon Bernard Cendron et Gérard Chenu, dont le livre «Onoda» publié en 1974 est la source du film, l'instructeur d'Onoda lui a répété: «Le combat peut durer de nombreuses années, n'abandonnez jamais, même si vous avez perdu tous vos camarades, même si il faut manger des racines.»

L'affiche du film pour le Festival de Cannes.

L'affiche du film pour le Festival de Cannes.

C'est exactement ce qu'il a fait. Conservant ses munitions, se déplaçant d'un endroit à l'autre dans le centre accidenté et densément boisé de l'île, il n’a cessé de se préparer pour le jour où les forces japonaises reprendraient le territoire. En 1974, lorsqu'on lui a demandé ce qu'il aurait fait s'il n'avait pas reçu l'ordre de se rendre, il a répondu qu'il était bien approvisionné et suffisamment en forme pour résister 30 ans de plus. Le fait qu'il ait vécu jusqu'en 2014 suggère qu'il avait probablement raison.

Il y avait un côté sombre dans son obsession. Lui et sa petite bande de résistants ont terrorisé les insulaires – il y avait une population indigène de 14,000 habitants – en brûlant leurs récoltes et en «réquisitionnant» leurs biens. Un nombre inconnu d’entre eux a été tué, ainsi que deux des camarades d'Onoda. Pour lui, il s'agissait des casualités nécessaires des tactiques de guérilla derrière les lignes ennemies. Lorsqu'il s'est finalement rendu, il a été étonné par l'attitude généreuse du peuple philippin et l'amnistie conférée par le président Ferdinand Marcos.

Le retour d'Onoda au Japon fut sensationnel. Autrefois considéré comme une relique d'une époque révolue, il est devenu un phénomène médiatique. Des foules l'ont accueilli à l'aéroport de Haneda. Des pancartes le remerciaient pour ses «longs et loyaux services pour l'empereur». Pour la droite nationaliste, il était un rappel des vertus traditionnelles japonaises abandonnées. Pour la gauche, il symbolisait l'agression impérialiste du Japon, qui prenait la forme d'incursions commerciales sur les marchés de l'Asie du Sud-Est.

Onoda conduit ses trois camarades en reconnaissance (Crédit photo: Le Pacte)

Onoda conduit ses trois camarades en reconnaissance (Crédit photo: Le Pacte)

Le film, qui est projeté dans des festivals de cinéma avec des sous-titres en anglais, n'est pas concerné par de telles controverses, ni par la vie ultérieure d'Onoda. Le dernier plan est celui de l'hélicoptère qui l'emmène d'un monde où l'on est toujours en 1944 à un monde qu'il peut à peine imaginer. Harari explique pourquoi l'histoire l'a attiré: «Pas parce qu'il s'agissait de guerre, d'idéologie, du Japon, d'extrémisme, mais parce qu'elle me parlait intimement dans son rapport à la réalité.»

Très habile dans les techniques de survie, Onoda savait fabriquer des chaussures avec de l'herbe, se brosser les dents avec des coquilles de noix de coco et construire une hutte étanche avec des branches et des feuilles de bananier. Son plus grand talent, cependant, était de fabriquer sa propre réalité et de forcer les événements à s'y conformer. En substance, il fut un Don Quichotte du milieu du 20e siècle.

Onoda émerge de la jungle (Crédit photo: Le Pacte)

Onoda émerge de la jungle (Crédit photo: Le Pacte)

Lorsque son frère et sa sœur viennent sur l'île pour le chercher, il observe de loin et se demande quelles cruautés les Américains leur ont infligées pour les faire coopérer. Les journaux japonais largués par hélicoptère sont, suppose-t-il, des contrefaçons astucieusement conçues. Une photographie de ses parents laissée par une équipe de recherche ne pouvait pas être authentique selon lui: ils se tiennent devant une grande maison inconnue. Il ne sait pas que l'ancienne maison familiale a été rasée par les bombardements pendant la guerre.

Même lorsqu'il réquisitionne une radio à transistors d'un village et découvre le train à grande vitesse et d'autres développements modernes, sa foi n'est pas ébranlée. Comment le Japon a-t-il pu perdre la guerre s'il est désormais la troisième puissance économique mondiale? La nation japonaise tout entière n'avait-elle pas juré de mourir glorieusement plutôt que d'affronter la défaite? Les colonialistes européens avaient certainement été chassés d'Asie, et maintenant les Américains étaient battus par les Vietnamiens. Assurément, la «sphère de coprospérité» du Japon en temps de guerre a dû se renforcer!

Les deux soldats japonais survivants font le deuil de leur camarade tué par un paysan philippin (Crédit photo: Le Pacte)

Les deux soldats japonais survivants font le deuil de leur camarade tué par un paysan philippin (Crédit photo: Le Pacte)

Onoda s’est imaginé une sorte d'histoire alternative qui rappelle le roman de Philip K. Dick «Le Maître du Haut Château». La Chine et le Japon de Mao Zedong ont conclu un accord de soutien mutuel. Les Russes blancs de Sibérie se sont rebellés contre les Soviétiques et ont déclaré leur indépendance avec le soutien du Japon. D'une manière ou d'une autre, tout s'emboîte.

Les journalistes Cendron et Chenou ont eu l'occasion d'interviewer Onoda en 1974. Lorsqu'ils lui ont demandé s'il avait à un moment estimé que sa mission pourrait être stupide ou inutile, il a répondu en souriant: «Qu'est-ce qui est utile et qu'est-ce qui est inutile? Pensez-vous que quelqu'un qui passe toutes ses journées dans un bureau faisant toujours le même travail qu'il n'aime pas, qu'il se sente utile?»

Les psychologues parlent de dissonance cognitive et de biais de confirmation. L'histoire montre que les êtres humains sont hautement influençables et malléables. Le monde d'Onoda avait un sens pour lui lorsqu'il est arrivé à Lubang, à l'âge de 22 ans, et rien n'a beaucoup changé au cours des trois décennies suivantes. Nous aussi, patrouillons sur nos petites îles, en choisissant ce qu'il faut croire et ne pas croire et en appelant le résultat réalité, avec des interactions en ligne renforçant le processus.

L'histoire d'Onoda, telle que racontée par Harari, ne concerne pas un individu excentrique du passé, mais une caractéristique de la nature humaine qui est très présente aujourd'hui. Elle nous permet d'asseoir nos identités mais pourrait aussi nous condamner à un conflit perpétuel.

Le film dure presque trois heures, mais le temps passe vite, comme ce fut le cas pour Onoda, qui était toujours occupé. Nous quittons le monde du cinéma et entrons dans une autre forme d'irréalité où nous devons porter des masques et montrer nos pass sanitaires afin de prendre un verre. Les mots d'Onoda résonnent dans mon esprit: «Il y a des rêves qui valent le coup de ne pas se réveiller.»

Peter Tasker est un analyste financier et auteur basé à Tokyo. Son livre le plus récent est «On Kurosawa -- A Tribute to the Master Director».

Lien de l’article en anglais:

https://asia.nikkei.com/Editor-s-Picks/Tea-Leaves/Onoda-the-man-who-fought-reality

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