Le nettoyage ethnique de masse des Kurdes syriens est l’un des dommages collatéraux de la guerre en Ukraine

Publié le par La Gazette du Citoyen

Par Patrick Cockburn pour Counterpunch le 4 juillet 2022

Manifestation pro-kurde à Paris (crédit photo: AFP)

Manifestation pro-kurde à Paris (crédit photo: AFP)

Les Kurdes subissent les plus grands dommages collatéraux de la guerre en Ukraine. Les réfugiés ukrainiens retiennent l'attention mondiale, mais la guerre ukrainienne a ouvert la porte à l'expulsion de masse de deux millions de Kurdes syriens, qui devrait avoir lieu dans les prochains mois. La Turquie menace de terminer le nettoyage ethnique des Kurdes du nord de la Syrie qu'elle a commencé il y a cinq ans.

Les forces turques ont déjà obligé des centaines de milliers de Kurdes à fuir leurs territoires enclavés du côté syrien de la frontière turque-syrienne. «Il n'y a pas de place pour les [combattants kurdes] dans l'avenir de la Syrie, a déclaré Erdoğan. Nous espérons débarrasser la région du terrorisme séparatiste.» De fait, la politique turque, lors des incursions précédentes en Syrie, a été de chasser tous les Kurdes syriens, les civils comme les combattants, les séparatistes et les terroristes.

Depuis que la Turquie a levé son veto à l’entrée de la Suède et la Finlande dans l'OTAN, les puissances de l'OTAN sont d’autant moins susceptibles de dissuader Erdoğan d'une nouvelle invasion du nord de la Syrie. À plus long terme, en effet, ils veulent pouvoir compter sur la Turquie comme alliée contre la Russie.

Les États-Unis ont déjà largement abandonné les Kurdes syriens aux Turcs, bien qu’ils aient fourni les forces terrestres qui, alliées aux États-Unis, ont vaincu le soi-disant État islamique en Syrie et qu’ils aient perdu 11,000 soldats kurdes dans les combats.

Les Kurdes syriens eux-mêmes n'ont aucun doute sur leur sort probable et beaucoup cherchent déjà à s'échapper. Leur nettoyage ethnique est l’un des dommages collatéraux les plus importants et les plus tragiques de la guerre d'Ukraine. Et cela reste largement ignoré par le monde extérieur.

Nous avons interviewé quatre membres d'une famille kurde – le père, la mère, le fils et la belle-fille sur leurs expériences et leurs sentiments alors que, pour la troisième fois en cinq ans, ils cherchent à échapper à l'avance turque imminente. Cette fois-ci, ils ont été contraints de quitter le plus grand centre de population kurde du nord-est de la Syrie, Kameshliyé, pour se rendre à Erbil, la capitale de la région kurde dans le nord de l'Irak. Leurs tristes réflexions sur leur sort reflètent les sentiments de tous les réfugiés dans le monde.

Parce qu'ils sont confrontés à de grands dangers, leurs noms et les autres informations les identifiant ont été supprimés.

Le père

J'ai 58 ans, je suis marié, j'ai six garçons et une fille. Je suis né à Ras Al-Ain et j'y ai vécu jusqu'en 2019, lorsque la Turquie a envahi notre ville. Tout d’abord, je me suis rendu à  Al-Hassakah où je n’ai pu rester longtemps car ce n'était pas non plus un lieu sûr, surtout après que des centaines de milliers de personnes déplacées (PDI) de Raqqa et Deir Al Zour sont arrivées à la ville après le début de la guerre en Syrie.

La ville de Hassakah était le siège du gouvernorat et elle était en sécurité et bien organisée, mais après l’arrivée d’un grand nombre de PDI, les crimes, vols, pillage, enlèvements et meurtres, ont beaucoup augmenté.

J'ai donc déménagé à Kameshliyé en 2020, c’était plus sûr et plus vivable. Je suis tailleur. Lorsque j'ai déménagé à Kameshliyé, j'ai loué un magasin, j’ai apporté mes machines à coudre, j’ai amené mon personnel et j'ai commencé à travailler. C'était mon deuxième déplacement. Mon fils aîné vit également dans la ville, les autres vivent en Turquie, au Kurdistan, en Australie, et le plus jeune étudie la médecine à Lattaquié.

Quand j'ai déménagé à Kameshliyé, j'ai été heureux de connaître une sorte de stabilité et j'ai eu beaucoup d'amis et de clients. J’ai bien travaillé au cours des deux dernières années. J'ai fait la connaissance de beaucoup de gens à Kameshliyé. Je sais bien que je suis déplacé quand je me souviens de ma maison, de la grande cour et du grand atelier de couture que j’avais, mais je vis toujours dans mon pays, je comprends les gens à qui je parle et la culture n'est pas si différente, c'est presque la même.

Mon fils aîné travaille avec des agences de presse et des organisations humanitaires à Kameshliyé. Je suis toujours inquiet pour lui et pour mon plus jeune fils à Lattaquié, parce qu'ils sont toujours en Syrie, mais je m'inquiète particulièrement pour mon fils aîné à Kameshliyé, car la sécurité, ces deux dernières années, n’est pas assurée, surtout après l'enlèvement de nombreux enfants par des hommes masqués et l'arrestation de certains journalistes  amis de mon fils aîné.

De plus, la situation financière et les besoins vitaux fondamentaux se sont détériorés là-bas. On y manque d'électricité, de carburant, même l'eau et le pain n'ont pas été disponibles pour tout le monde au cours des deux dernières années.

Par-dessus le marché, on entend tout le temps les menaces des Turcs sur les médias, et le bruit des explosions  et des attaques de drones dans la région. Chaque jour de nombreuses personnes sont placées en détention arbitraire.

Il n'a pas été facile de prendre la décision d’un troisième déplacement pour se rendre à Erbil. Notre vie aura été comme un train qui va lentement et s'arrête dans de nombreuses stations. Dans chaque station, nous apprenons à connaître les gens, les voisins, à avoir des amis… et nous commençons à nous sentir à l'aise, mais soudain, nous sommes poussés par l'arrière et nous devons courir. Lorsque vous avez fait une longue pause, il n'est pas facile de repartir. Nous ne sommes pas des machines. Chaque pause et chaque nouvelle fuite entraîne des émotions fortes et pèse beaucoup sur nos âmes et aussi sur notre corps.

Mon fils aîné a essayé pendant des mois de me convaincre de quitter le pays. Il me disait que nous devions avoir des passeports et d’autres papiers et documents. Je n'avais pas le courage pour m’occuper de tout cela. Il a tout préparé pour moi. Il a fait les demandes de passeport pour sa mère et moi, puis il a acheté des visas pour le Kurdistan, et il a acheté les billets d’avion.

J’ai travaillé à Kameshliyé pendant deux ans, et je n'ai pu économiser que 2,000 $, et mon fils aîné n’a pu économiser que 5,000 $. Deux passeports pour sa mère et moi, quatre passeports pour lui,  sa femme et ses enfants. Chaque passeport a coûté 500 $ (total: 3,000 $), alors qu'il ne coûtait que 20 $ avant la guerre; puis chaque visa a coûté 250 $ (total: 1,500 $), puis il a fallu payer des visas de séjour au Kurdistan pendant un an, pour chacun 600 $ (total : 2,500 $), nous avons donc dépensé toutes nos économies juste pour déménager au Kurdistan.

Je me souviens le moment où nous avons bouclé nos valises et où nous nous sommes dirigés vers l'aéroport de Kameshliyé, puis quand l'avion a décollé, j’ai regardé la ville depuis le hublot. Il me semblait que nous étions les âmes et que la patrie était le corps. J’avais le sentiment d’une mort, lorsque les âmes se séparent du corps, mais les âmes sont censées aller au paradis, mais nos âmes à nous s’envolaient mais souffraient.

J'avais eu le même sentiment lorsque nous avons été obligés de quitter notre ville natale en 2019, et lorsque nous avons appris que quelqu'un, venu d'un endroit éloigné (Deir al-Zour, Ghouta, Alep), vivait désormais dans notre maison tandis que nous cherchions une maison à louer, que nous vivions dans une tente. Je ressentais la même chose alors que nous nous éloignions de notre patrie dans l'avion.

Je suis certain que les Turcs occuperont les villes désertées de la région et que leurs milices occuperont nos maisons. C’est très dur, lorsque vous avez une blessure qui saigne et que, alors que cette blessure n'est pas encore guérie, vous recevez au même endroit un autre coup de couteau.

Je voyageais avec ma femme, la femme de mon fils aîné et ses enfants (âgés de six et quatre ans). Le garçon aîné m'a demandé où nous allions, je lui ai répondu que nous voyagions pour passer les vacances avec les enfants de son oncle. Les enfants étaient heureux. J'espère qu'ils grandiront dans un autre pays et qu’ils ne connaîtront pas tous ces conflits et tensions qui pèsent sur nos âmes et notre pensée.

Lorsque nous avons atterri à Damas, j'ai eu un soupçon d'espoir que nous restions en Syrie, que nous ne quittions pas notre patrie, mais il y avait encore le vol de Damas à Erbil. La plaie saigne toujours. Nous avons atterri à Erbil le 2 mai dans la soirée.

Mes fils sont venus à l'aéroport pour nous saluer. Je suis à Erbil maintenant, la langue est différente et j’ai du mal à comprendre le dialecte kurde (Sorani) que les gens d'Erbil parlent. Tout ici est différent. Il me faudra des années pour m'habituer à ce pays, mais nous sommes fatigués des déplacements. J'espère que c'est le dernier.

Carte de la région avec les villes citées par le père

Carte de la région avec les villes citées par le père

La mère

J'ai passé plus de 40 ans avec mon mari pour construire notre maison. Chaque meuble de notre maison a une histoire et raconte nos difficultés et comment nous avons pu l’acheter. Quand j'ai quitté ma ville natale en 2019, j'étais terriblement triste et je suis tombée malade. Les gens disent que ce ne sont que des choses et qu’on peut en acheter d'autres lorsqu’on déménage dans un autre endroit. Mais non, ces choses ont une âme, sont liées à des souvenirs et des histoires. Même les plats, les cuillères, les verres ont leur histoire, évoquent des souvenirs.

Les Turcs prennent nos maisons et les donnent à des voleurs, à des monstres, à des étrangers de Deir al-Zour et Al-Sfera [une ville de la campagne d'Alep dont est originaire le sultan Murad allié des Turcs], qui tuent des gens simplement parce qu'ils sont kurdes. Je n'ai jamais eu de haine ou d'inimitié contre les Arabes qui sont nos voisins et amis depuis des décennies, mais ces étrangers sont différents. Ils prennent nos maisons.

Je vais à Erbil pour rejoindre mes enfants et j'espère que vivre près d'eux soulagera la douleur de l'exil et de la perte de notre maison. Je pense que si la Turquie prend Kameshliyé je n'aurais plus aucune nouvelle de notre maison là-bas.

La belle-fille

Je suis très triste et fatiguée de quitter ma maison les mains vides. Je me suis mariée il y a huit ans. Mon mari travaille depuis environ 20 ans et il a finalement réussi à acheter une maison à Kameshliyé il y a quatre ans et une voiture l'année dernière, et maintenant nous laissons tout derrière nous. Personne dans la région n'achètera ou ne vendra ces propriétés, c'est comme si mon mari avait travaillé depuis 20 ans pour offrir le fruit de tous ses efforts à des étrangers.

La Turquie viendra dans notre région et offrira nos maisons à des étrangers en cadeau. J'ai quitté le pays non seulement parce que les Turcs envahiront notre ville, mais parce que mes enfants auraient grandi dans un pays déchiré par la guerre qui n'est pas sûr pour eux. Au cours des deux dernières années, de nombreux enfants ont été kidnappés par des groupes armés. Un de mes parents l'année dernière a perdu son fils qui avait environ 12 ans. Il a été enlevé par un groupe armé et jusqu'à présent, on ne sait où il est.

Mon voisin a également perdu sa fille il y a quelques mois. Elle avait 15 ans et un jour, la famille s'est réveillée et n'a pas trouvé leur fille. Après l'avoir recherchée, il s'est avéré qu'elle avait été emmenée par le groupe armé de jeunes révolutionnaires [un groupe affilié au PKK qui enrôle des enfants dans le nord-est de la Syrie]. La famille pouvait savoir où se trouvait leur fille, mais le groupe armé a refusé de la rendre. J'ai entendu dire ensuite que la fille avait été transférée à Qandil Mountain en Irak [où le PKK entraîne ses combattants].

Chaque matin, mon mari emmène mon fils à l'école et l'après-midi, il le ramène à la maison. Mon fils cadet veut parfois jouer dans la rue sous notre bâtiment, mais je ne peux pas le laisser sortir. Il y a des hommes dans de grandes voitures kidnappant des enfants de la rue pour vendre leurs organes. Une de mes parentes à Derik a perdu son fils de huit ans il y a environ six mois et plus tard elle a trouvé le cadavre de son fils et ses organes avaient été enlevés. Son corps a été retrouvé à la périphérie de la rivière Tigre près de la ville de Derik.

C'est pourquoi j'ai déménagé à Erbil, au moins c'est plus sûr que Rojava.

Je m'inquiète pour mes enfants et mon mari tout le temps. Il y a environ huit mois, un groupe armé a arrêté un journaliste qui était un ami de mon mari. Il a été libéré, et certains responsables l’ont assuré que c'était une erreur, mais plus tard, il a été arrêté à nouveau et torturé, et sa famille a dû payer beaucoup d'argent pour le libérer.

Le fils

Je suis vraiment épuisé et je ne sais pas quoi dire. Je pense que ce que ma famille a dit explique bien ce qui se passe dans la région maintenant.

Patrick Cockburn est l'auteur de War in the Age of Trump.

Lien de l’article en anglais:

https://www.counterpunch.org/2022/07/04/the-mass-ethnic-cleansing-of-syrian-kurds-is-collateral-damage-from-the-war-in-ukraine/

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