Hérodote et le premier ouvrage non-fictionnel
Les Histoires d'Hérodote traitent du choc des civilisations, Orient contre Occident. Pourtant, le père de l'histoire est non seulement extrêmement divertissant, mais il a aussi une étonnante capacité à se renouveler.
Par Tom Holland pour The Guardian le vendredi 4 octobre 2013
Hérodote est le plus divertissant des historiens. Il est même aussi divertissant que quiconque, historien ou non. Son œuvre est formidable à bien des égards – le premier exemple de non-fiction, le texte qui sous-tend toute la discipline de l’histoire, la source d’information la plus importante dont nous disposons sur un épisode vital des affaires humaines – mais c’est avant tout un trésor. Cela peut sembler être un plaidoyer spécial de la part d’un traducteur des Histoires – mais ce n’est pas le cas. Passer autant de temps avec Hérodote que je l’ai fait au cours de ces dernières années a été un privilège rare, un travail d’amour. Il est peut-être le père de l’histoire, mais il est aussi bien plus que cela.
L’objectif affiché des Histoires est d’expliquer ce que l’on appellerait aujourd’hui «le choc des civilisations»: l’incapacité des peuples de l’Est et de l’Ouest à vivre ensemble en paix. Hérodote écrivait de mémoire d’homme un événement si épique qu’il continue de susciter l’enthousiasme et l’étonnement de nos jours : la défaite, en 480 av. J.-C., d’une invasion de grande envergure de la Grèce, menée par le roi de Perse, Xerxès. L’empire perse étant à l’époque la plus grande puissance de la planète, sa défaite frappa les Grecs comme un triomphe à peine croyable: c’était la victoire la plus stupéfiante de tous les temps. Hérodote était d’accord avec ce jugement, et son récit des batailles de Marathon, des Thermopyles et de Salamine constitue un récit aussi passionnant qu’on pourrait espérer le lire. Néanmoins, ce qui frappe le plus dans son histoire n’est pas le ton triomphaliste, mais son absence de chauvinisme. Ce n’est pas pour rien qu’il fut condamné dans l’Antiquité comme un philobarbare – un «amoureux des barbares».
Les mêmes impérialistes qui avaient conquis Halicarnasse, la ville natale d’Hérodote, et apporté le sang et le feu à la Grèce continentale, sont présentés dans son récit comme possédant des qualités de noblesse et de courage. Hérodote souligne l’importance qu’ils accordent à dire la vérité; il admire leur courage et reconnaît volontiers que, homme pour homme, ils ne sont en aucun cas inférieurs aux Grecs en tant que guerriers. Même son portrait de Xerxès, qu'on nous décrit (en grande partie grâce à Hérodote lui-même) comme l’archétype du despote arrogant, est marqué par des moments de gloire et de pathos. Parmi tous les millions d’hommes qu’il a menés contre la Grèce, nous dit Hérodote, il n’y avait personne de plus beau ni «mieux placé pour exercer le pouvoir suprême que Xerxès lui-même». En regardant son armée traverser l’Asie en Europe, le roi se sent véritablement béni – et se met alors à pleurer. Lorsque son oncle lui demande la raison de ses larmes, Xerxès répond qu'il «réfléchissait à la brièveté de la vie humaine, et la pitié m'a transpercé. Toutes ces multitudes sont ici, et pourtant, dans cent ans, pas une seule d'entre elles ne sera en vie.»
Que le sentiment exprimé par Xerxès doive davantage à l’esprit de la tragédie qu’à quelque chose de typiquement persan ne diminue en rien l’importance des tentatives d’Hérodote de voir les événements avec d’autres yeux que les siens. La vérité est qu’il était à la fois profondément ancré dans son milieu et intarissablement curieux du monde qui s’étendait au-delà. Ce que nous trouvons dans Les Histoires – comme son sens littéral, «enquête», le suggère – est une tentative héroïque de repousser les frontières de la connaissance sur presque tous les fronts imaginables. Ce projet, de soumettre le monde à l’histoire – «enquête» – était propre à l’époque. Hérodote vivait dans un environnement intellectuel qui était enivré par le sentiment de la découverte, d’une infinité de merveilles attendant d’être identifiées et expliquées sans recours au surnaturel. Seuls les Lumières, peut-être, peuvent se comparer à ça. Hérodote a écrit Les Histoires avec la conviction qu’elles surpassaient de loin tout ce qui était similaire.
Et il avait raison. Cela est dû en partie au fait qu’Hérodote fut le premier à appliquer à l’étude du passé les nouvelles méthodes d’investigation révolutionnaires qui transformèrent simultanément la façon dont les intellectuels grecs comprenaient le monde naturel: les débuts de ce que nous appelons aujourd’hui la «science». L’importance qu’Hérodote accordait à la fourniture de sources pour ses documents est aujourd’hui si souvent considérée comme allant de soi par les historiens qu’il est facile d’oublier à quel point cette approche était révolutionnaire. Dans son récit des préparatifs de la bataille de Platées, il décrit ce que lui a dit un homme appelé Thersandre d’Orchomène, qui rapporte à son tour ce que lui a dit un invité perse lors d’un banquet. Des hommes morts depuis 2,500 ans ont la parole. Nous assistons aux douleurs de l’accouchement de la méthode historique. L’Histoire est en train de se faire deux fois.
Hérodote ne peut cependant pas tout rapporter avec autant de précision. Si son souci des moyens de rassembler des preuves est révolutionnaire, il en va de même de la portée et de l’étendue de ses intérêts. Personne avant lui n’avait jamais pensé à écrire sur une échelle aussi héroïque et panoramique. Hérodote comprenait, à un degré qui semble exceptionnel pour son époque, qu’il vivait à l’ère de la mondialisation. L’empire des Perses était si vaste que son roi pouvait rêver de ne laisser aucune terre au-delà de ses frontières «pour que le soleil puisse briller». C’était le monde lui-même, selon Hérodote, qui était en jeu dans la grande guerre entre les Grecs et les Perses. C’est la raison pour laquelle son enquête, son histoire, avait une portée si universelle. Son ambition était étonnante: englober les limites de ce que l’homme pouvait connaître. Inévitablement, cela signifiait que sa capacité à déterminer la véracité des informations qu’il avait obtenues commençait à se déformer et à fléchir. Personne n’en était plus conscient qu’Hérodote lui-même. Souvent, lorsqu’il relate un détail étonnant, Hérodote l’entoure de réserves, d’expressions d’incertitude ou de doutes manifestes. En rapportant l’affirmation d’une expédition phénicienne selon laquelle elle aurait fait le tour de l’Afrique (ou de la «Libye», comme il l’appelle), Hérodote ne cache pas son propre scepticisme. «L’une de leurs affirmations – que je trouve personnellement incroyable, même si d’autres ne le pensent peut-être pas – était que, lors de leur navigation autour de la Libye, ils avaient le soleil à leur droite.»
C'est précisément ce détail qui nous permet de savoir que les Phéniciens disaient la vérité et qu'ils avaient traversé l'équateur. Le fait que nous n'ayons aucun rapport d'une autre expédition navale atteignant le cap de Bonne-Espérance, jusqu'à l'arrivée des Portugais en 1488, nous rappelle comment Hérodote pouvait agir aux extrêmes de la connaissance. Il n'est pas surprenant que toutes les informations qu'il obtenait ne soient pas fiables. Que devons-nous penser, par exemple, de son récit des fourmis géantes indiennes, «à mi-chemin entre la taille des chiens et des renards», qui déterrent de l'or; ou des griffons «qui montent la garde sur l'or» dans les montagnes au-delà de la Scythie? Ce sont le genre d'histoires qui, tout en ajoutant énormément au plaisir de lire son livre, ont donné lieu à une longue tradition de rejet d'Hérodote comme étant au mieux crédule, au pire menteur. Mais il n'est pas surprenant qu'il se soit trompé dans ses informations sur l'Inde ou les régions sauvages au-delà de la Scythie; Ce qui est étonnant, c’est qu’il ait eu des rapports à leur sujet. Ce n’est qu’à l’époque de l’impérialisme perse, qui avait pour la première fois placé sous le même joug la cité d’Halicarnasse d’Hérodote et des terres fabuleusement éloignées à l’est, qu’il aurait pensé écrire sur ces lieux. Il se trouve que l’on a pu soutenir que les deux histoires étaient le fruit de rumeurs chinoises – dans un cas, peut-être, littéralement. On a avancé que les fourmis géantes étaient en fait une race de marmottes de l’Himalaya, qui sont connues pour exposer le sol aurifère lorsqu’elles creusent leurs trous ; les griffons, peut-être, étaient les squelettes érodés de Protoceratops, un dinosaure dont les fossiles sont dispersés un peu partout dans le désert de Gobi. Ou peut-être pas. Il est bon d’admettre, comme Hérodote lui-même l’a fait à l’occasion, que nous ne pouvons en être sûrs. Parfois, nous devons simplement reconnaître les limites de nos connaissances. Les Histoires nous servent de source de sagesse historique aussi bien que de méthode historique.
Aujourd’hui, alors que l’immensité du savoir mondial est accessible à quiconque dispose d’une connexion Internet, il peut être plus difficile que jamais de se mettre à la place d’Hérodote, à une époque où le concept d’écriture non fictionnelle était encore en cours de développement. Pourtant, c’est précisément pourquoi, aujourd’hui plus que jamais, il peut être si émouvant de le lire. Le processus de recherche et de consignation des faits à une échelle encyclopédique commence avec son histoire. Si vous avez déjà utilisé Internet pour vérifier un fait, alors vous vous situez dans la lignée de son descendant. «Mais si je peux m’écarter ici», dit Hérodote à un moment donné, «comme j’ai cherché à le faire depuis le moment où j’ai commencé à raconter mes recherches…» Ce mode de présentation de l’information, qui il y a trente ans semblait plus proche de Tristram Shandy que de n’importe quel ouvrage d’histoire conventionnel, semblera très familier à la plupart des lecteurs. Internet, avec son réseau apparemment infini d’hyperliens, a fourni une toute nouvelle métaphore du style discursif de transmission de l’information d’Hérodote. Quand il évoque la prise de Ninive par les Mèdes comme «un épisode que je raconterai dans un chapitre ultérieur», sans jamais le faire, le lecteur est frustré comme s’il cliquait sur un lien mort. De même, l’expérience de ne jamais savoir exactement où le récit d’Hérodote peut mener – à l’histoire hilarante d’un homme ivre dansant sur une table, peut-être, ou au récit effrayant de la vengeance d’un eunuque sur l’homme qui l’a fait castrer lorsqu’il était enfant – sera familière à tous ceux qui ont surfé sur le Web. Frank Kermode a écrit que l’un des classiques se définit comme «un classique qui subsiste dans le changement, en étant patient face à l’interprétation» – et, pourrions-nous ajouter, patient face à la traduction également. Cela seul, je l’espère, suffit à justifier ma version des Histoires. Hérodote, le plus ancien des historiens, a toujours eu la capacité de se renouveler et de paraître nouveau aux générations suivantes.
J’aime à penser que cela ne l’aurait pas surpris. Il savait l’ampleur de ce qu’il avait entrepris et la valeur de ce qu’il avait accompli. Son ambition, comme il le déclarait dans la phrase d’ouverture du premier ouvrage historique jamais écrit, était de faire en sorte que «les réalisations humaines soient épargnées par les ravages du temps». Littéralement, il parlait de ne pas permettre qu’elles deviennent exitela, un mot qui pourrait être utilisé dans un sens technique pour signifier la décoloration de la peinture des inscriptions ou des œuvres d’art. Aujourd’hui, les couleurs appliquées par Hérodote à son portrait du monde depuis longtemps disparu dans lequel il a vécu restent aussi exubérantes que jamais. Les ravages du temps ont bel et bien été défiés.
Herodotus: The Histories, une traduction de Les Histoires en anglais par Tom Holland avec une introduction de Paul Cartledge
URL de l'article en anglais:
https://www.theguardian.com/books/2013/oct/04/herodotus-giant-ants-guard-gold
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